Escapade viennoise autour de Klimt, Schiele et Munch

Vienne m’accueille avec un grand soleil qui révéle toute la majesté de cette ville impériale, traversée par le Danube. Haut lieu de la culture européenne, elle a été le berceau des plus célèbres musiciens (Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, Strauss, etc..), de grands écrivains du XXème siècle tels Stefan Zweig ou Robert Müsil , de peintres majeurs dont l’éblouissant Gustav Klimt, l’avant-gardiste Oskar Kokoschka, l’intense Egon Schiele. Deux magnifiques expositions m’attendent, celle du Belvédère qui possède l’une des plus importantes collections de Klimt au monde et celle du Musée Albertina, dédiée aux œuvres d’Edvard Munch et des artistes qu’il a inspiré.

Gustav Klimt, The Bride (1917-18),oeuvre inachevée. Photo©thegazeofaparisienne, Courtesy@palais du Belvédère

Les éclatants tableaux de Klimt (1862-1918) au Palais du Belvédère

Palais du Belvédère
Palais du Belvédère, vue générale. Photo©Diego Delso CCYA-SA

L’arrivée au Belvédère est saisissante. Le flamboyant palais baroque construit au début XVIII ème (1714-1723) par l’architecte Lukas von Hildebrandt remplit encore parfaitement son rôle: montrer au visiteur la grandeur du prince Eugène de Savoie-Carignan pour lequel il a été créé. Un écrin parfait pour de magnifiques trésors de l’art du XIXe et XXe siècles et en particulier pour les chefs-d’œuvre de Gustav Klimt , figure iconique de l’Art nouveau et de la Sécession de Vienne.

Des débuts de peintre-décorateur classique, dans les pas de Hans Makart

Le chemin artistique de Klimt commence par l’orfèvrerie. Tout jeune il doit aider son père, lui-même orfèvre ciseleur, qui peine à trouver du travail. À 14 ans, il intègre l’école des arts appliqués de Vienne et se met à dessiner des portraits, avec son frère Ernst, qu’ils vendent pour quelques pièces. En 1879, il entre dans l’équipe de Hans Makar (1840-1884), artiste réputé de l’époque qui l’inspire fortement. Très vite, Gustav Klimt brille par son talent, notamment lors la décoration du Musée d’Art et d’Histoire de Vienne. Après un travail collectif avec son frère Ernst et l’artiste Franz Matsch, il suit un chemin personnel et reçoit de nombreuses commandes pour décorer les plafonds et les murs de villas, de théâtres et autres édifices publiques.

Hans Makart ,The five Senses (1912-19), photo ©thegazeofaparisienne, Courtesy @Palais du Belvédère

Les honneurs arrivent très vite. Âgé de 26 ans à peine, il reçoit la Croix d’Or du Mérite Artistique des mains de l’empereur François-Joseph (le Franz de Sissi !) puis le Prix de l’Empereur en 1890. La renommée du jeune Klimt comme peintre décorateur est désormais solide. Elle est acquise à cette époque, pour ses travaux certes virtuoses, mais sans réelle originalité.

Les années 1890: création de la Sécession viennoise en rupture avec l’académisme

A partir de 1890, de nombreux jeunes artistes autrichiens rejettent le conservatisme de l’organisation des Artistes de Vienne . Avec Klimt en chef de fil , ils créent une nouvelle association d’artistes, baptisée « La Sécession viennoise« , une réponse à l’Art Nouveau Français et au Jungerstill allemand . Poussés par un puissant désir de nouveauté, ils rejettent la résistance au changement de l’académisme viennois et prône le manifeste des idées du groupe « à chaque époque son art, à tout art sa liberté. ».

Un lieu d’exposition emblématique est crée, le « Palais de la Sécession », où sont montrés les jeunes artistes viennois mais aussi des artistes étrangers tels Rodin et Van Gogh, Segantini, etc..

Le Cycle d’or de Klimt (1902-1909)

Gustav Klimt, Le Baiser (1908-09), photo©thegazeofaparisienne, Courtesy @palais du Belvédère

Le Cycle d’or marque un tournant majeur dans le travail de Gustav Klimt. C’est la période la plus éblouissante et emblématique de son art. En 1902, le peintre se rend en Italie et découvre la Basilique San Vitale de Ravenne. Il est fasciné par la beauté des mosaïques byzantines et des fresques dorées. Comme un retour aux sources pour l’orfèvre ciseleur qu’il fut, il introduit la flamboyance de l’or dans ses oeuvres. L’or envahit ses toiles. Au delà du décors, il en pare ses personnages, ses fonds, avec lui, il exprime l’amour, la sensualité , l’intensité.

Au Belvédère, je m’arrête , subjuguée par sa peinture la plus célébrée de toute, Le Baiser (1908-09). Une étreinte enchâssée dans une onde d’or et de pierres précieuses, l’accomplissement du bonheur ultime d’un homme et d’une femme. Celle de l’artiste lui -même et d’Emilie Flöge ? Ou, comme l’interprètent certains historiens, le baiser d’un fougueux Apollon à une Daphnée qui le fuit? Un tableau saisissant de beauté et d’éclat .

Gustav Klimt Judith (1901), Photo©thegazeofaparisienne, Courtesy@palais du Belvédère

A côté, le portrait de Judith me frappe. Sensuelle en diable, incarnation biblique de la femme fatale , qui trahit son amant au petit matin et l’envoie à la mort. La sombre héroïne tentatrice y est représentée dans un tableau où l’or et le noir s’affrontent dans un duel entre plaisir et malheur.

Durant cette période dorée, Klimt a également peint le célèbre portrait d’Adèle Block-Bauer, spolié par les nazis. A l’issue de 7 années de procédure judiciaire, il fut restitué par le Musée du Belvédère à sa nièce Maria Altmann. Vendu au collectionneur Ronald Lauder pour 135 Millions de dollars, ce chef-d’oeuvre est désormais exposé à la Neue Galerie de New-York.

Paysages de campagne, la nature sublimée

Entre 1900 et 1916, Klimt passe ses étés à la campagne. La nature fleurie, illuminée de soleil, prend mille couleurs qui l’inspirent. A partir de 1909, le peintre épure son style. Les couleurs deviennent vives, l’or disparait de ses oeuvres. Klimt découvre à Paris Toulouse-Lautrec, le fauvisme et ses précurseurs dont van Gogh, Seurat ou Bonnard qui influencent l’évolution de son expression artistique. Devant les paysages de Klimt, je retrouve l’éblouissement de ses portraits.

Gustav Klimt, Sunflower (1907-1908) Courtesy@palais du Belvédère
Egon Schiele Sunflowers I (1911) Photo©thegazeofaparisienne, Courtesy@palais du Belvédère

J’aime particulièrement le face à face de deux tableaux partageant comme sujet le tournesol, l’un de Klimt , l’autre de Egon Schiele. Chacun exprimant, avec son style si personnel, cette fleur qui suit le soleil. Eclatante parée d’atours fastueux, la fleur de Klimt contraste avec les tournesols décharnés, sombres, intenses et si émouvants de Schiele (1890-1918). La rencontre des deux hommes a lieu en 1907. Depuis ce moment, le jeune peintre est fasciné par Klimt qu’il considère comme son maître.

À la fin de sa vie, Klimt se consacre à la peinture intimiste, à des portraits de commande d’une riche clientèle et à une multitude de dessins sensuels. Il s’éteint en 1918, probablement victime d’une congestion cérébrale.

Gustav Klimt, Sonja Knips (1897-98) photo©thegazeofaparisienne Courtesy@palais du Belvédère

Je terminerai avec ce magnifique premier chef d’oeuvre de Klimt, portrait de Sonja Knips peint en 1897. La jeune femme eut probablement une liaison avec le peintre avant de se marier avec l’industriel Anton Knips. J’admire l’incroyable beauté du tissus de cette robe aux mille plis et l’énigmatique regard de la belle, perdue dans ses pensées. Elle tient dans sa main un carnet rouge qui, en réalité, contient des dessins de Klimt . Ce fameux carnet rouge est également exposé au Belvédère.

Edvard Munch en dialogue, au Musée Albertina

C’est un Norvégien, qui est célébré au Musée Albertina. Le plus grand peut-être, Edvard Munch (1863 – 1944), pionnier de l’Expressionnisme dans la peinture Moderne. En témoigne l’influence si marquante et visible de son art chez les peintres postérieurs jusqu’à nos contemporains. L’hommage de l’Abertina à Munch est d’autant plus intéressant qu’elle présente un dialogue entre lui et sept artistes majeurs allant d’Andy Warhol à Tracey Emin en passant par Georg Baselitz, Marlène Dumas ou encore Peter Doig. Ceux-ci ont puisé autant dans la richesse et la nouveauté de son langage formel, que dans l’exploration psychologique qu’a mené le grand symboliste et expressionniste norvégien.

Edvard Munch , Madonna, 1895-96 photo ©thegazeofaparisienne, Musée Albertina

Les premières salles sont consacrées à une soixantaine de peintures d’Edvard de Munch allant de ses œuvres de jeunesse aux plus tardives. On y découvre des tableaux clés, dont l’Enfant malade, peint en 1885, qui marque un tournant décisif dans son travail . « Avec LEnfant malade, je me suis ouvert un nouveau chemin, une brèche a été percée dans mon art. La plupart de mes œuvres ultérieures doivent leur existence à ce tableau  » dira -t-il à son propos. Cette peinture montre sa soeur, Sophie, morte à 15 ans de tuberculose. Il consacra un temps infini à trouver l’expression picturale qui lui permette de décrire son expérience douloureuse personnelle. La maladie physique ou mentale très présente dans sa famille, à commencer par lui-même, explique la noirceur, la mélancolie et les accès de folie qui le toucheront durant sa vie.

Edvard Munch , l’Enfant malade, 1985-86 ,©Tate , Musée Albertina

L’influence formelle des naturalistes et post-impressionnistes Français, tels Gauguin, van Gogh ou Toulouse-Lautrec , se dévoile dans ses oeuvres de paysage. Elles vient de ses nombreux séjours à Paris à partir de 1885. Grandes lignes courbes, simplification, stylisation et bien sur les couleurs! Au delà de l’aspect esthétique, Munch insuffle dans cette nature les tumultes de ses émotions.

Edvard Munch , Rue à Aasgaardstrand, 1901 , photo ©thegazeofaparisienne, Musée Albertina
Edvard Munch , Paysage orageux,1902-03 , photo ©thegazeofaparisienne, Musée Albertina

En 1892, Munch s’installe quelques temps à Berlin, où il fréquente le milieu intellectuel d’écrivains, artistes, poètes . On y discute philosophie, occultisme , psychologie , on parle de la vie, l’amour et la mort. Souvent, amour charnel et mort s’accompagnent dans les peintures de Munch. Une de ses plus illustres, Madonna, en est un exemple. C’est une jeune norvégienne Dagny Juel -Przybyszewska, amie de Munch, qui y est représentée sous les traits d’une magnifique femme brune, dévêtue et lascive, provocante et sublime . Pour Munch, cette femme était l’incarnation de l’idéal féminin. Le rouge qui ourle ses lèvres et auréole sa tête symbolise le sang, la passion. Il en existe cinq versions dont certaines avec un petit squelette en bas à gauche, renvoyant à l’idée de mort.

Énigmatique, émotionnelle, radicalement moderne, l’œuvre d Edvard Munch inspire les artistes d’hier et d’aujourd’hui.

La deuxième partie de l’exposition est immense. Chacun des sept artistes, en dialogue avec Munch, dispose d’un espace à part pour montrer à travers son propre travail artistique ce qu’il a emprunté au grand maître norvégien. Andy Warhol, comme à son habitude, revisite les oeuvres iconiques avec son style pop si singulier.

Andy Warhol Eva Moducci (d’après Munch) 1984, // Edvard Munch la Broche, 1903
Andy Warhol , Le Cri (d’après Edvard Munch), 1984, ©thegazeofaparisienne, Musée Albertina

Pour Jasper Johns, l’ornement abstrait d’un couvre-lit, dans l’une des œuvres tardives et pessimistes de Munch, est devenu une source d’inspiration obsessionnelle. L’artiste suisse Miriam Cahn traduit le thème misogyne de Munch -l’homme menacé et trahi par la femme- en images féministes, tout en préservant son univers chromatique lugubre et inquiétant. L’émouvante salle de Marlène Dumas montre la similarité des thèmes fondamentaux de l’existence abordés dans son travail et celui de Munch: l’amour, la sensualité, l’anxiété et la mort, l’identité, la complexité des relations sociales.

Quant à Baselitz , il trouve en Munch un compagnon dans son sentiment de solitude et lui a dédié une série de portraits présents dans l’exposition. Pour l’artiste anglaise, Tracey Emin, Edvard Munch a vécu toute sa vie avec l’angoisse, la mort et la maladie , ce qui correspond au propre univers de l’artiste contemporaine.

Peter Doig, 100 years ago, 2001 Centre Pompidou

Peter Doig, un de mes artistes préférés, aime la riche matérialité des oeuvres de l’artiste norvégien , particulièrement ses paysages de neige, dont il s’inspire dans ses tableaux. Il se retrouve également dans l’impression de solitude extrême de l’homme isolé, sans défense face à l’étendue de la nature insaisissable.

Deux passionnantes et sublimes expositions à découvrir dans cette ville, qui a gardé tout son charme d’autant… l’occasion d’une escapade Viennoise!

Caroline d’Esneval

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