Les tondeuses dans le ciel d’Ukraine # 2 Kiev

THE GAZE OF BENOÎT GAUSSERON

Dans le ciel de l’Ukraine en guerre, les drones font le bruit de tondeuses à gazon et les missiles sifflent quand il est trop tard. La pire des choses, c’est de s’habituer, répètent ceux de l’arrière. Alors il y a la famille, les églises, la culture et les musées qui restent ouverts à Lviv et à Kiev. Benoît Gausseron a visité ces lieux de prière, d’histoire et de création qui disent autant la bataille des mémoires que l’espérance d’un peuple.

La cathédrale Sainte Sophie de Kiev

Deux détonations, peut-être trois, très sourdes et presque en même temps, vers 7h 30. Dear guests, an air alert is being announced. Please take shelter. Les hauts parleurs récitent leurs consignes mais personne ne descend à l’abri de l’hôtel. Ce vendredi 29 décembre, les Russes viennent de lancer 122 missiles et 36 drones sur Lviv, Dniepr, Odessa. Et sur Kiev donc, frappée près du métro Lukyanibka. Alors que les colonnes de fumée montent encore dans le matin clair, la ville reprend son cours ordinaire : au palais présidentiel Mariinsky le ballet des autos officielles noires ralentit aux mêmes chicanes de sables, au sommet de la Cathédrale Sainte Sophie des ouvriers s’affairent comme hier à la rénovation des coupoles, au monastère de la Laure des Grottes les cloches sonnent leurs quarts d’heure du temps ordinaire mais pas le tocsin.

La cathédrale Sainte Sophie de Kiev – Fresques du XIe siècle.

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La Cathédrale Sainte Sophie de Kiev, le bâtiment le plus ancien préservé en terre slave et l’un des plus hauts lieux de l’Orthodoxie, ne fait pas son âge vue du Dniepr. Ses toits sont plus verts qu’une pomme Granada et ses coupoles trop rutilantes sous le soleil pour qu’on les fixe en arrivant à pied du fleuve. Yaroslav le Sage, au XIeme siecle, chercha plus ici à imiter le temple de Constantinople que l’étable de la nativité. Ce matin, une immense grue poursuit la rénovation des treize coupoles et des techniciens s’attellent à la principale. Ils démontent la plus haute des croix qui menaçait de tomber. Vous comprenez, chez nous, la chute d’une croix, c’est mauvais signe. L’ouvrier descend de sa grue. Il regarde les colonnes de fumée qui s’élèvent au dessus des quartiers bombardés dans au Nord de la ville. La station de métro a été touchée. La ligne fonctionne encore, c’est toujours ça. Il interdit de prendre en photo la croix dorée déposée au sol. En l’air oui, par terre non. Mauvais présage, je vous dis. 

La vie ordinaire de Kiev

Sous les treize coupoles – le Christ et les douze apôtres, une chacun – les fresques et les mosaïques sont éblouissantes. La pâleur des tons, l’aspect vieilli des ors, les scènes religieuses mêlées aux moments profanes, c’est Pompéi, une crypte romane et Venise réunis. Marcel Proust, qui n’est jamais venu à Kiev, a dit de Saint Marc ce que le visiteur ressent précisément ici, à la cathédrale Sainte Sophie de Kiev. Il nous donne la main ou plutôt celle de sa mère. Et, mieux que nous, il dit l’azur d’une coupole, l’impression de fraîcheur d’un baptistère et l’éblouissante lumière intérieure. Souvenez-vous, sa description du baptistaire commence ainsi – « Après le déjeuner quand je n’allais pas errer seul dans Venise » – et se poursuit par ces mots qui gardent toute leur justesse en voyageant jusqu’à Kiev : foulant « les mosaïques de marbre et de verre du pavage (…) », l’église a l’air « d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles » (…). Ses artistes l’ont ajourée et « rehaussée d’or ». La précieuse reliure, « en quelque cuir » est un « colossal évangile ». Et cette phrase incroyable :

La vie continue à Kiev malgré les alertes aériennes

« Une heure est venue pour moi où quand je me rappelle ce baptistère, (…) il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi il y eût une femme drapée dans son deuil (…), et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. »

Marcel Proust

Proust, donc, retrouverait le visage de sa mère dans les 177 nuances de couleurs de plus de mille ans de la Sainte Sophie de Kiev. Dans cette Vierge Marie de bleu et d’or, orante et céleste, les bras ouverts ; les Kiéviens qui la vénèrent comme patronne et protectrice de leur ville croient que Kiev vivra aussi longtemps qu’existera la « muraille inébranlable » sur laquelle elle repose. Dans  cette autre mosaïque, scène d’annonciation traversée de rouge, il la verrait aussi. Et sur cette Sainte-Sophie, qui se tient là bien sûr, sagesse de Dieu en son icône. Il verrait aussi cette dernière fresque, si douce et presque pastel, des enfants du roi Iaroslva Le Sage.

Office à Saint Michel aux coupoles d’or

Peu de visiteurs ce matin. Ils ont tort car il n’y sans doute pas de place plus safe dans Kiev. Les conflits internes à l’Orthodoxie ont cependant eu raison du lieu de culte. La cathédrale Sainte Sophie est devenue un musée du christianisme pour arranger tout le monde – alors que la Sainte Sophie d’Istanbul avec qui elle rivalise depuis le début est redevenue une mosquée en 2020. En face, la maison du Métropolite, a été entièrement reconstruite au XVIIIème siècle après un incendie. Ses meubles et ses tapis viennent de France, confie la gardienne au seul visiteur qui la dérange. Des artistes contemporains s’essaient à leur tour, dans l’une des galeries de l’Eglise, aux fresques et aux mosaïques contemporaines. Le travail (2019 – 2021) de Oleksii Loboda et Zakhar Lukash (Pyvovarov Stained Glass Studio) fait le pari d’une icône en pixels de couleurs. Les iconostases s’étaient jusqu’alors gardées d’accéder aux ecrans et aux cristaux liquides de nos téléphones. C’est désormais chose faite. Dans la même salle, des triptyques inspirés de la dynastie d’Anne de Kiev ont été réalisés par Oleksandr Zakusylo dans un mélange réussi de foi, de technique et de kitsch. 

Eglise Saint André, XVIIIe siècle

Plus loin, en longeant le fleuve, le Palais Mariinsky, édifé en 1752 et reconstruit en 1870, apparaît sous les arbres. Il est devenu depuis le début de la guerre une salle des pas perdus pour chefs d’Etat. Ils s’y rendent presque tous – en train de Varsovie ou de Cracovie, l’espace aérien étant laissé à Dieu, aux missiles et aux drones – pour soutenir la résistance à l’invasion. La façade du palais est connue de tous les écrans du monde et le trident de l’armée ukrainienne, floqué sur le tee-shirt vert olive du Président Zelensky, s’est fait le slogan d’une marque qui, pour une fois, a une vraie raison d’être. Le tee-shirt présidentiel est en vente dans toutes les tailles à 16,90 euros sur Amazon. Catherine la Grande, impératrice de Russie qui se rendit une première fois en 1787 au Palais Mariinsky, préférait aux tee-shirts son sceptre, une couronne de laurier et des robes à panier. La grande Catherine est de toutes façons persona non grata en Ukraine, sa statue a été déboulonnée à Odessa en décembre 2022, et les check-points autour du Palais présidentiel n’ont rien des guérites de sa garde impériale. Des cabanes délabrées se cachent derrière des murets de béton et, alentour, des restes de véhicules blindés, de canons et de voitures criblées de balles sont de vivants monuments aux morts. On dit que la guerre fait près de 1 000 morts par jour. Le front d’Adiivka est le plus sanglant en cette fin d’année. Le Président Zelinski y est allé ce matin pour remettre des décorations et encourager les soldats à défendre la ville du Donetsk. Il est de retour ce soir. Des fenêtres du Palais, il voit presque le stade du Dynamo de Kiev lové, en contrebas, dans un vallon d’arbres. Le club de foot de la ville y joue depuis 100 ans. Il devra faire attention en 2024 : 16 fois champion d’Ukraine, il déçoit en cette fin de saison et son entraîneur a dû démissionner. 

Extérieur et intérieur du monastère millénaire Laure des Grottes au coeur de Kiev

Plus bas en descendant le Dniepr, se dresse le monastère de la Laure des Grottes, fondé par des moines venus du mont Athos. Il est millénaire et troglodyte en partie, ce qui n’est pas négligeable un jour de bombardement. La cathédrale de la dormition occupe le centre de ce campus spirituel de plus de vingt hectares. Détruite en 1941, elle a été reconstruite entre 1995 et 2000. Depuis la proclamation en 2019 de l’église autocéphale d’Ukraine, certains moines pro-russes tiennent à rester fidèles au patriarcat de Moscou. Les autres rappellent qu’en 1051, lorsque la Laure des Grottes a été créée, Moscou n’existait pas. Depuis lors, le monastère ne sait plus à quelle équipe de foot se vouer. 

Ukraine crucifixion, premier musée d’une guerre en temps réel.

Sur la colline, une statue de la mère patrie domine le fleuve et le monastère pour rappeler à tous qu’on est bien en Ukraine. La faucille et le marteau ont été remplacés par le trident et le blason du pays. Alentour, une casse automobile de guerre expose des chars et des hélicoptères comme autant de témoignages de l’histoire en marche. Au pied du grand drapeau national, le gouvernement a inauguré un musée d’un genre nouveau, « Ukraine crucifixion », présentée en ces termes :

 » Pour la première fois dans l’histoire mondiale des musées, une exposition permanente est consacrée à la guerre en tempe réel. À l’aide de pièces originales et de photos, sont mises en lumière l’horrible réalité de la guerre et l’invasion massive russe. Fermé le lundi. »

Nous sommes vendredi et c’est gratuit. Il y a certes de la propagande dans ces salles qui présentent des équipements de soldats tués, leurs effets personnels, leurs bottes et leurs lettres. De cette propagande qui consiste bien à arrêter l’histoire une fois pour toutes et dire ce qu’il faut en penser. Il n’empêche, elle a ici sa part de vérité, d’émotion et même de beauté. Celle de cet enfant dans sa doudoune, aux côtés de sa mère, qui se penche sur les papiers d’identité de ceux qui ont perdu la vie pour lui. Celle de ces installations – un intérieur dévasté par une explosion, un tapis d’obus absurde, des plaques de tombes éclatées – qui accèdent à l’art contemporain comme par mégarde. 

Maison de Mikhaïl Boulgakov

Pour finir, marcher encore le long du fleuve et remonter vers la ville. Au 13, descente Saint-André, nous voici dans la maison qu’occupa l’écrivain Mikhaïl Boulgakov avec sa famille. Elle inspira son roman La garde blanche (1923) qui dit l’histoire d’une famille, les Tourbine, à Kiev en 1918 pendant la guerre civile russe. Les canons tonnent. Dans la salle à manger blanche, dans la cour aux lilas, devant le poêle, la famille Tourbine essaie de vivre comme avant.

 « Tout passera. La souffrance, les tourments, le sang, la faim et la pestilence. L’épée disparaîtra, mais les étoiles resteront même quand les ombres de nos corps et nos œuvres ne seront plus sur la terre. Il n’y a pas d’homme qui ne sait pas. »

Dehors les sirènes se sont tues. All clear, déclare la babouchka qui garde la maison de l’écrivain. En ce 674ème jour de la guerre en Ukraine, elle veut croire aussi que tout passera et demande : vous prendrez bien un peu de confiture ?  

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