Travaux pratiques dans la chambre noire de nos mémoires
Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat
PAR BENOÎT GAUSSERON
À la faveur de l’exposition Brodbeck & Barbuat qui revisite l’histoire de la photographie à l’aide de l’intelligence artificielle, Benoît Gausseron nous invite à des travaux pratiques. En 9 minutes et 43 secondes, créez votre image artificielle, faites l’expérience de notre mémoire collective et mesurez combien, en comparaison du vôtre, le travail de Brodbeck & Barbuat est génial.

Saisissez Midjourney ou Dreamstudio sur Google pour accéder à l’un de ces deux sites qui créent des images à partir de descriptions écrites. Souvenez-vous d’une photo iconique de votre choix. Nous avons opté pour Le baiser de l’hôtel de ville de Robert Doisneau (1950). Donnez en quelques mots vos instructions – c’est le prompt – pour décrire l’image : deux passants s’embrassent devant l’hôtel de ville de Paris, ils sont entourés de badauds, une auto circule sur la chaussée, nous sommes au printemps. Ne précisez ni le nom de la photo ni celui de son auteur.
Complétez la description en spécifiant que l’image est en noir et blanc, qu’elle date des années 50, que le second plan est flou, qu’un homme est assis à une terrasse de café. Tapez Enter. Laissez reposer 60 secondes. L’algorithme travaille et, soudain, à droite de votre Mac apparaissent quatre images. Elles sont moches ? Aucun problème, sélectionnez celle qui vous déplaît le moins et précisez encore vos critères et vos choix. Toujours avec des mots. Vous obtiendrez alors une image d’un couple à Paris, sur un trottoir. Une image bien propre, nette et glacée comme une page de publicité. Le baiser, version 2023, se pose, chaste et tranquille, sur un chapeau de feutre. Si les autos sont d’époque, les souliers de la femme et la casquette de l’homme ne le sont pas.

Alors pourquoi mon image est-elle banalement prosaïque alors que celles de Brodbeck & Barbuat sont singulièrement poétiques ? Le couple de photographes a pourtant suivi le même chemin que moi, s’est aidé d’un logiciel identique, a tâtonné et a cherché. A une différence près et elle est de taille : le regard du photographe. À partir de 200 œuvres majeures de l’histoire des clichés, c’est leur regard d’artiste qui a cadré, affiné, exclu, centré, zoomé et contrasté. C’est lui qui a saisi en mots ce qu’il aurait capturé dans le viseur d’un Leica. Dans leurs œuvres parlent une technique (ces instructions précises que commande une vision), un savoir (la connaissance fine de l’héritage des grands morts) et un geste créateur : leurs textes sont des invites, leurs mots choisis des prompts, leurs consignes un art.

Man Ray, Stephen Shore, Guy Bourdin, Andres Serrano, Jeff Wall sont ici convoqués. Le travail de Brodbeck & Barbuat tangente les images d’origine sans jamais les atteindre. En ceci précisément le motif de cette exposition est l’asymptote, cet écart qui fait style. Nous retrouvons les images réalistes de Martin Parr mais pas tout à fait. Quelque chose cloche sur la plage bondée, mais quoi ? Devant Le peintre de la Tour Eiffel de Marc Riboud (1953) – oui ce peintre en bâtiment qui ressemble à Charlie Chaplin que vous avez vu mille fois – le peintre est bien capturé son pinceau à la main. La tour Eiffel est là aussi. Pourtant le logiciel, en dépit des prompts que l’on veut croire insistants de Brodbeck & Barbuat, a laissé deux tours Eiffel au lieu d’une. Pourquoi ? Parce que la machine dispose de moins d’images de la tour Eiffel vue de l’intérieur que de l’extérieur, comme si celles-ci avaient vaincu celle-là au concours des grands nombres, comme si nous voulions voir toujours la dame de fer de loin. Plus surprenante et inquiétante sans doute, l’image de John Lennon nu dans les bras de Yoko Ono sous l’objectif d’Annie Leibowitz : l’algorithme refuse la nudité et couvre d’un sage vêtement la peau du chanteur, lui qui murmurait pourtant dans « Imagine, there is no heaven […] above us, only sky ». En regardant l’image de près, nous faisons une double expérience : celle des retrouvailles d’une représentation avec les souvenirs de son original et celle de ce je-ne-sais-quoi qui résiste. La représentation produite par la machine n’est ni tout à fait la même ni tout à fait une autre.

La première morale de cette exposition est révolutionnaire : nous passons de l’Image-to-text au Text-to-image. Tandis que l’image muette de nos musées réels et imaginaires ne laissent pas de sécréter des mots – commentaires ignorants, notes averties, paroles d’experts -, voici que la grande histoire des images se retrouve cul par-dessus tête : le lexique se fait premier et la représentation seconde. Un prompt pour une image, des mots et, hop, un tableau. C’est le Fiat pictura qui veut croire encore qu’au commencement était le verbe.
Le deuxième enseignement de cette histoire est précisément la morale. Les barrières prévues par les programmateurs de l’algorithme évitent – et c’est heureux – les abus et les dérives. Des modérateurs interviennent même en temps réel pour bloquer tout contenu offensant. Ces lignes directrices fixant des limites demeurent cependant inconnues et Midjourney, par exemple, ne communique pas sur ses méthodes. Vous pouvez toujours faire le malin et contourner : si vous écrivez « le pape avec du sang sur les mains », vous serez bloqué. En revanche, si vous dites « le pape avec du ketchup ou de la grenadine sur les mains », vous pouvez créer l’image avec un liquide rouge qui ressemblera fort à de l’hémoglobine. Reste cette question de fond : qui écrit le grand code de ce qui est permis et interdit par l’algorithme ? On peut penser que Midjourney reprend les normes dures (le corpus du droit positif) comme les molles (ces règles d’usage ni écrites ni opposables en droit supposées faire consensus). OK boomer, décrète le logiciel. On ne veut pas reprendre vos male gaze et autres obsessions, votre racisme colonial et les bannières de vos guerres. Ainsi le drapeau soviétique est-il censuré par Midjourney dans la fameuse photo du Drapeau rouge sur le Reichtag de 1945 et remplacé par l’emblème d’une nation sans nom. Dreamstudio peut en fait reproduire assez vite une image réaliste du drapeau soviétique mais il est compliqué d’introduire cette représentation détaillée dans une image plus large sauf à recourir au in painting qui l’insèrera dans un fondu cohérent. Il n’empêche que la question des normes est posée. Des règles de décence sont fixées et guident le travail créatif. Mais qui les établit et pourquoi ? Quels sont les noms de ceux qui tiennent le tribunal des images ? On n’en sait malheureusement rien.
Troisième enseignement enfin : Internet est bien la chambre noire de nos mémoires. Les algorithmes Midjourney ou Dreamstudio sont des logiciels apprenants. Ils ont appris à partir d’images et de leurs descriptions et établi de la sorte des liens entre la représentation et les mots qui la disent. Dans l’immensité des images du Web ils ont développé une capacité de généralisation. Attention donc, ce n’est pas Google (l’algorithme ne va pas chercher des images dans le Web sur la base de votre requête écrite), il se contente, une fois entraîné, et c’est déjà beaucoup, d’associer des données sur la base de ce qu’il a appris. Après être descendu dans le puits du Web, Midjourney remonte à la surface un seau d’images passées au filtre de la morale de notre temps.
Tout est historique, nous disent Brodbeck & Barbuat, à commencer par notre façon de voir et de revoir les images du passé. Notre regard va, vient et mute. Artificiel ou pas, rieur ou grave, ce regard n’a de cesse de réinventer les icones passées. Ne dites pas non, vous avez souri.

Simon Brodbeck et Lucie de Barbuat
Une histoire parallèle
Galerie Papillon, Paris
9 novembre 2023 – 13 janvier 2024
Photo : Brodbeck & de Barbuat, Etude d’après Man Ray, Black and White, (Noire et Blanche), 1926 – 2022




Un commentaire
christinenovalarue
🖤