Zombis énigmatiques au Quai Branly.

The Gaze of AUDE LANGLOIS-MEURINNE

La question de la mort et de l’au-delà traverse les civilisations. La possibilité d’un « entre-deux », d’un état hybride entre vie et mort, demeure insaisissable, « à l’orée du concevable. », comme le souligne Emmanuel Kasarhérou, directeur du musée du quai Branly Jacques Chirac. Les zombies, « faux morts » ou « mauvais morts », sont partout. Ils prolifèrent dans les bandes dessinées, les films hollywoodiens ou bien à l’occasion d’Halloween. Condensés de nos angoisses d’une mort contagieuse, ils nous terrifient. Qui sont-ils vraiment ? Quelle est leur origine ?

"Armée des ombres" de la société secrète Bizango. Reconstitution d'un sanctuaire vaudou, statuettes, ex-voto et bougie. Photo ©AudeLM
« Armée des ombres » de la société secrète Bizango. Reconstitution d’un sanctuaire vaudou.
XXe siècle. Photo ©AudeLM


Le Musée du Quai Branly leur consacre actuellement une exposition originale et captivante. Suivons Philippe Charlier, parti passionnément sur les traces originelles des zombis, ces ‘non-morts’, en Haïti. À 47 ans, il dirige le Laboratoire Anthropologie, Archéologie, Biologie (LAAB), spécialisé dans les domaines de l’anthropologie médico-légale, à l’université de Versailles.

Concernant les zombis, il casse les clichés, effectuant une enquête de terrain en Haïti qu’il connaît bien. L’anthropologue est allé jusqu’à se laisser ensevelir pendant près d’une heure trente, comme les zombis haïtiens, afin de mieux les étudier. Il a rencontré certains de ces individus drogués à leurs dépens, mis au ban de la société et enterrés facticement. Sous l’empire de ces poisons, ils sont privés de leur libre-arbitre et maintenus dans un état d’aliénation. Ils demeurent la victime d’un sorcier des années durant, en état d’esclavage, de « mort sociale ».
Cette réalité, recouvrant des sens très différents entre savoir et fiction, est loin d’être simple et monolithique.

Philomé Obin (1892-1986), Carnaval 1946, Huile sur isorel, Galerie Nader. photo ©AudeLM
Philomé Obin (1892-1986), Carnaval 1946, Huile sur isorel, Galerie Nader. Photo ©AudeLM

Philippe Charlier révèle que loin du zombie hollywoodien, métaphore de nos craintes et allégorie universelle, la figure du zombi correspond à un concept anthropologique précis, attaché à la culture vaudou d’Haïti. Lui qui fut initié à cette pratique nous explique que le vaudou n’est pas une sorcellerie, mais une religion et une culture à part entière, une façon de vivre et de donner sens au monde. Avec des rituels et un panthéon structuré. Il est un syncrétisme à la croisée de trois influences.
Les esclaves embarqués en Afrique apportaient aux Amériques leurs propres religions et croyances d’Afrique sub-saharienne, avec des pratiques de sorcellerie visant à porter atteinte à distance à des victimes identifiées. Lors de la traversée de l’Atlantique, ils se voyaient inculqués de force des notions de catholicisme romain. A leur arrivée, ils se sont imprégnés des cultures des populations autochtones de la Caraïbe (Tainos, Kalinagos, Arawaks) et de leur maîtrise bien connue des drogues naturelles d’origine végétale, animale ou minérale. C’est cette histoire tragique et singulière à la croisée de ces trois influences qui explique qu’il n’est de zombi qu’en Haïti.

L’exposition s’ouvre sur un temple vaudou (hounfor) et les divers objets rituels. Au sol, des symboles ont été tracés avec de la farine de maïs (vèvès) par le prêtre co-commissaire associé Erol Josué. Ils servent à appeler les loas (esprits) à condition d’être activés par des libations d’alcool, des bougies et des paquets congo, objets de pouvoir pour le prêtre et les initiés, surmontés par une croix d’origine chrétienne.

Pierre Verger (1902-1996) Prêtre vaudou devant son autel (Port-au-Prince) 1948
Tirage papier Musée du quai Branly – Jacques Chirac
Pierre Verger (1902-1996) Prêtre vaudou devant son autel (Port-au-Prince), 1948
Tirage papier, Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo ©AudeLM


Assis sur des chaises basses, les initiés récitent les chants rituels. La couleur de leurs vêtements varie selon leur degré d’élévation spirituelle. Ces vêtements cérémoniels ici présentés sont les ambassadeurs et émissaires des loas. Ils portent une part infime de la divinité. Le vaudou, explique le commissaire, c’est le mouvement, le culte de l’énergie, l’entretien de la force. L’usage de tous les sens. Tout est en tension, en éveil. Tout circule, communique et agit.
Les loas du vaudou entrent en communication avec les humains en les « chevauchant » pendant les cérémonies religieuses. Ces esprits couvrent l’ensemble des forces et créationsde la nature. Nombre d’entre eux sont un doublet sous la forme d’un saint du catholicisme romain. Le loas le plus emblématique est Baron Samedi, il conduit les morts vers l’au-delà. Il est le gardien des nécropoles mais aussi des plaisirs du quotidien, le vengeur des mauvais sorts et des injustices subies par les morts. Il inspire la crainte et le rire. Très élégant, il porte une redingote noire, un haut-de-forme, des lunettes avec un verre cassé (signe de frontière entre la vie et la mort). Grande Brigitte, son épouse, protège les cimetières et les sépultures avec un amoncellement de pierres. Tous deux figurent sur cette bannière contemporaine qui illustre les étapes de la zombification.

Barbara d’Antuono, Entre deux mondes, 2023-2024, Toile de coton, couture, broderies, assemblages
Galerie L’œil de la femme à barbe (Montreuil)/ Photo ©AudeLM
Barbara d’Antuono, Entre deux mondes, 2023-2024, Toile de coton, couture, broderies, assemblages,
Galerie L’œil de la femme à barbe (Montreuil)/ Photo ©AudeLM

Plus loin, le visiteur se trouve nez à nez avec « l’armée des ombres », effrayante (voir la première photo). C’est la société secrète des Bizangos, qui portent des vêtements rouges et noires. Leurs effigies contiennent en elles une partie des anciens initiés de la société secrète, qui continuent d’agir sous cette forme transformée. Os, corne, crâne humain, tissus, paillettes et verres pour détourner les mauvais sorts, les constituent, comme les fétiches africains qui les inspirent.
Cette société secrète est de celles qui créent les zombis, la nuit, accomplissant un rôle judiciaire de maintien de l’ordre, à la fois préventif et curatif, avec une forte valeur symbolique. Cette « armée des ombres » fait comparaître devant elle les accusés ; par exemple, une personne suspectée d’avoir vendu un terrain qui ne lui appartient pas, d’avoir tué, violé ou volé. Lors de sept convocations successives face à ce tribunal populaire, elle doit se justifier…. Si elle n’y parvient pas, on lui inflige « une peine pire que la mort » : la zombification. Vivre sa mort en esclavage est peut-être la pire sanction pour un descendant
d’esclave.
Telles sont les étapes de la zombification : la victime voit ses vêtements enduits à son insu d’un poison urticant qui, en quelques heures, la prive de la parole et de la possibilité de se mouvoir. Bien que consciente, son cœur ralentit, elle passe pour morte. La société secrète complice déclare son décès et l’enterre. La nuit, soit après un maximum de huit à neuf heures sous terre—une expérience des plus traumatisantes pour la victime qui n’en connaît pas l’issue-, le sorcier sort le « défunt » et le réanime avec un contrepoison. Il est emmené dans une province lointaine pour travailler au service du bokor dans un champ de canne à sucre, une usine ou une habitation. Les drogues ont aboli son libre-arbitre. Il est dépossédé de lui-même. Son état d’égarement sera entretenu par une privation de sel. S’il échappe au bokor, il retrouvera progressivement une partie de sa conscience.

La légende dit que sa force mystique empêche le zombi d’être photographié—Philippe Charlier dit en avoir fait l’expérience. D’où la question qui se pose : le zombi existe-t-il ? Est-il surnaturel ? Une illusion ? 

Ainsi, les cimetières haïtiens sont très animés, de jour comme de nuit : le jour pour les funérailles ; la nuit, les sorciers viennent récupérer des restes humains et objets funèbres ou « lever les zombis ». Dans le tableau d’Hector Hyppolite, le bokor vient de déterrer 2 zombis. La bouteille qu’il porte contient une partie de leur âme dont le bokor use pour les faire avancer.

Hector Hyppolite Les zombis 1946 Peinture sur aggloméré Port-au-Prince,
collection du musée d’Art haïtien (hébergé au Centre d’art haïtien). Catalogue d'exposition.
Hector Hyppolite, Les zombis, 1946, peinture sur aggloméré Port-au-Prince,
collection du musée d’Art haïtien (hébergé au Centre d’art haïtien). Catalogue d’exposition.

Magie et sorcellerie s’entremêlent sur chaque tombe du cimetière, comme le montre l’installation ci-dessus. Nombreuses sont les offrandes sacrificielles—beaucoup collectionnées avec passion par Philippe Charlier : bouteilles d’alcool vidées sur la croix, crânes d’animaux sacrifiés, calebasses contenant des offrandes alimentaires, cercueils miniatures pour transporter les sacrifices, cartes à jouer découpées et cadenas pour enfermer le sort.

Reconstitution d’un cimetière haïtien avec offrandes et fétiches. Photo ©AudeLM
Reconstitution d’un cimetière haïtien avec offrandes et fétiches. Photo ©AudeLM


Les fétiches sont destinés à « expédier » un sortilège. Comme dans l’Afrique ancestrale, on cherche à capter la force spirituelle des défunts et anciens esclaves. On leur demande leur protection et de porter les sortilèges contre d’autres vivants. Les fétiches sont déplacés sur le lieu où est convoqué l’individu potentiellement victime, sur la porte de sa maison, ou bien sur l’arbre qui pousse sur les tombeaux, dont la sève est réputée être le sang des morts. Sur cet arbre, les initiés viennent fixer des poupées pour « mourir une victime » : la contraindre à l’amour, l’empêcher de remporter un procès, des élections…. Pour activer le sort, il faut transpercer la poupée d’aiguilles et qu’une partie physique de la cible soit intégrée dans la poupée : ses cheveux, des morceaux de ses vêtements… Cette pratique de l’enclouage est elle aussi héritée d’Afrique comme la statuette magique (#5) du Gabon et la statuette zoomorphe magique de République du Congo (#8). Les poupée peuvent rester attachées dans les cimetières pendant plusieurs mois ou années. C’est avec une même poupée anthropomorphe que la victime d’une zombification a été avertie une dernière fois du sort qui la menace.

Poupées vaudous / tissu, fils, poils, cheveux et clous pour le rituel de clou garçon, XXIe siècle. Collection Philippe Charlier. Photo @AudeLM
Poupées vaudous / tissu, fils, poils, cheveux et clous pour le rituel de clou garçon, XXIe siècle. Collection Philippe Charlier. Photo @AudeLM

N°5 Gabon Statuette (nkisi) magique, avant 1931, bois, métal, plumes, pigments, matières organiques 
N°8 République du Congo (nkisi bondi), Statuette zoomorphe magique, XIXe siècle / bois, fer,
textiles, fibres végétales. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo ©AudeLM
N°5 Gabon Statuette (nkisi) magique, avant 1931, bois, métal, plumes, pigments, matières organiques N°8 République du Congo (nkisi bondi), Statuette zoomorphe magique, XIXe siècle / bois, fer, textiles, fibres végétales. Musée du quai Branly – Jacques Chirac, photo ©AudeLM

Suivent des photos poignantes d’individus hagards au regard brisé et égaré, qui font toucher à cette condition terrifiante. Philippe Charlier explique qu’il y a 4 types de zombis : le premier, majoritaire est l’être damné mis au ban de la société pour ses fautes par un groupement magico-religieux. Le second est dit « criminel », soit empoisonné directement et sans procès par une société secrète, par jalousie ou vengeance personnelle par exemple. Le zombi « psychiatrique » est un individu malade et persuadé qu’il est mort. Le zombi « social » usurpe l’identité d’autrui, jouant le rôle d’un défunt que l’on prétend revenu à la vie, dans une famille par exemple et avec sa complicité, notamment à la suite d’une catastrophe naturelle.
Les dictateurs père et fils du pays entre 1957 et 1986, les Duvalier, ont entretenu à leur avantage dans la population la peur et le fantasme d’une armée constituée d’êtres surnaturels, la faction des Tontons Macoutes obéissant strictement au chef d’Etat : « l’armée des ténèbres ».
Aujourd’hui, Philippe Charlier estime qu’il y a 50 000 à 55 000 zombis dans le pays. Il souligne que la zombification est une réalité polymorphe et sans cesse en mouvement. Depuis les années 1980s, date des premières études scientifiques du phénomène, de nouvelles données ethnologiques, sociologiques et biomédicales ont révélé qu’il y a plus d’un poison et d’un processus : la tétrodotoxine issue du poisson fufu, utilisée couramment, mais d’autres encore. Il existe d’innombrables formes de zombification , selon que le regard est ethnologique, sociologique, médical, juridique, littéraire, esthétique, etc… Le zombi demeure une énigme qui défie la raison.

Au XXe siècle, le zombie prolifère dans la culture populaire dans le monde entier, et plus particulièrement au Mexique, en Inde, Corée et Japon… Il est le miroir des angoisses apocalyptiques des sociétés contemporaines : la peur d’une mort contagieuse, le fantasme de virus mortels…Dépassant sa définition première, il est décliné en diverses figures européennes : sorcières, vampires, fantômes et loups-garous. L’exposition montre des extraits et affiches de films, qui font rire, il faut le dire. De White Zombie (1932) avec Bela Lugosi, Les Morts-vivants de Victor Halperin (1932)…  jusqu’au gore hollywoodien de La Nuit des morts-vivants de Georges A. Romero (1968) ; puis Thriller de Michael Jackson (1983)… À la croisée de nos fantasmes, de croyances vivaces et de craintes réelles, ils ont la peau dure.
En Haïti, les zombis font aujourd’hui encore partie intégrante de la vie quotidienne : ils participent au carnaval et occupent dernièrement les fort belles pages de l’écrivain haïtien membre de l’Académie Française, Dany Laferrière.
Si le zombie hollywoodien est une figure de l’horreur, le zombi haïtien reste une énigme profonde, ancrée dans une société et des croyances spirituelles uniques propres à Haïti. Le zombi est bien plus qu’un personnage de fiction : il est le témoin d’une histoire douloureuse et d’une culture toujours vivante.

Dany Laferrière (né en 1953) Chaque nuit est un nouveau récit… 2023 Encre sur
papier Collection particulière.
Dany Laferrière (né en 1953) Chaque nuit est un nouveau récit… 2023, Encre sur
papier Collection particulière. Photo ©AudeLM

À lire aussi : « Zombis. Enquête sur les morts-vivants » de Philippe Charlier, éditions Tallandier


Aude Langlois-Meurinne Charquet

Zombis. La mort n’est pas une fin ? 
Musée du quai Branly – Jacques Chirac
Jusqu’au 16 février 2025

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