Histoire du tapis d’Olivier Morel dans les ateliers de la Savonnerie
Rendez-vous avec l’artiste Olivier Morel au Mobilier National pour dĂ©couvrir les coulisses de la fabrication de son tapis Jardin en Labyrinthe

L’artiste Olivier Morel a un parcours singulier, il se destinait Ă l’informatique mais une rencontre Ă la FIAC le pousse Ă un volte-face Ă 180 degrĂ©s vers d’autres horizons, il entre alors aux Beaux-Arts de Paris. Très intĂ©ressĂ© par l’Asie, oĂą il se rend rĂ©gulièrement, il rĂ©alise des peintures de grands formats aux couleurs vives oĂą il retranscrit des paysages Ă©purĂ©s très mĂ©ditatifs. Son exposition ĂŠtre forĂŞt, ĂŞtre montagne au Pavillon des Arts de Châtenay-Malabry vient juste de se terminer.

« Pour moi, peindre signifie « être le motif », ne faire qu’un avec lui afin de restituer ce qui le constitue, son Ă©nergie interne, sa structure, sa nature. ĂŠtre forĂŞt, ĂŞtre montagne, c’est sentir en soi la puissance des arbres et des roches, la circulation de la sève, la sĂ©dimentation, le dĂ©ploiement des feuilles, le roulement des eaux, l’obduction des plaques tectoniques. »
Olivier Morel

J’avais rencontrĂ© Olivier Morel lors de ma visite de cette exposition si originale des « AliĂ©nĂ©s », ou le Mobilier National recyclait ses « vieilleries ». Il lui avait Ă©tĂ© confiĂ© une commode ennuyeuse des annĂ©es 1850 qu’il avait transformĂ©e en Commode Lotus avec un poĂ©tique dĂ©cor de fleurs du mĂŞme nom. (cf article prĂ©cĂ©dent)

La Savonnerie, un nom synonyme d’excellence depuis le règne de Louis XIII

Depuis 2020, la Manufacture de la Savonnerie au Mobilier National a entrepris le tissage du tapis Jardin en Labyrinthe d’après un carton de l’artiste. Ce dernier m’a invitĂ©e Ă une visite des ateliers, je suis vraiment très enthousiaste Ă l’idĂ©e de dĂ©couvrir le saint des saints, le coeur de ce qui se fait de mieux en terme de mĂ©tiers d’art, cette fois-ci ce sont les tapis et tapisseries.

A mon arrivĂ©e, c’Ă©tait il y a quelques mois, des manutentionnaires roulaient les tapis restaurĂ©s de Notre-Dame de Paris prĂŞts Ă ĂŞtre installĂ©s pour l’inauguration proche. Sous Louis XIII, la Manufacture Ă©tait installĂ©e dans une ancienne savonnerie sur les bords de Seine, d’oĂą son nom. La technique utilisĂ©e pour fabriquer un tapis est celle du point nouĂ©, dit « de Turquie »et depuis 1826, on utilise pour cela une mĂ©tier de haute-lisse*, la manufacture est situĂ©e sur deux sites celui des Gobelins Ă Paris et l’autre Ă Lodève.
La crĂ©ation d’un tapis, tout un programme

La crĂ©ation d’un tapis pour un artiste est un peu le Graal et c’est aussi une entreprise au long cours, surtout pour de telles dimensions : 5,5 x 3,8 m. Tout commence par l’oeuvre de l’artiste ou plus prĂ©cisĂ©ment le carton, celui d’Olivier Morel Labyrinthe 2K2 a Ă©tĂ© acquis en 2019 par le Mobilier National. L’inspiration de ce motif de labyrinthe Ă©voquant le fil d’Ariane est un hommage de l’artiste Ă l’atelier de tissage.

Le format du carton a dĂ» ĂŞtre doublĂ© et cela a demandĂ© tout un travail d’adaptation de transposition des couleurs en s’aidant du NIMES (Nuancier Informatique des Manufac-turES), ce catalogue rĂ©fĂ©rence un peu plus de 17000 couleurs, 44 ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es et teintĂ©es manuellement avec des pigments, au Mobilier National spĂ©cialement pour le tapis, ceci dans le mĂŞme atelier depuis Colbert en 1665.
Un voyage au long cours


Le dessin
Dans un deuxième temps il s’agit de s’adapter Ă la finesse des motifs. On effectue pour cela une sorte de pixelization de ces derniers par la traduction numĂ©rique du dessin. Certains dĂ©tails trop petits disparaissent alors, l’artiste de concert avec l’atelier doit faire des choix. Et ainsi le travail peut commencer par la fabrication de la chaĂ®ne, c’est très long, l’avancĂ©e se fait de 10cm par 10cm, puis on obtient la lisière qui permet le rĂ©glage des fils, puis c’est au tour du velours, il a fallu 10 mois pour effectuer une rangĂ©e. Noeuds après noeuds recouvrent la trame, une fois tissĂ©s, ces noeuds sont cadrĂ©s par des fils de lin pour qu’ils soient comme scellĂ©s et constituent ainsi l’armature du tapis, ensuite il faut les tondre avec des ciseaux particuliers conçus pour la Savonnerie. S’enchaĂ®ne l’Ă©tape de « trace », le motif reportĂ© sur le papier est placĂ© entre les deux nappes de fils de chaĂ®ne.

Ce temps très long, toutes les Ă©tapes de fabrication du tapis rappelle la dĂ©marche de l’artiste, sa quĂŞte de l’essence des choses Ă©claire son parcours scientifique du dĂ©part qui l’avait insatisfait et l’avait conduit vers ce qui justement ne demande aucune logique et ouvre tous les champs possibles, l’art. Le thème choisi du labyrinthe est riche de paradoxes, il donne cette opportunitĂ© de s’Ă©garer, de rĂŞver et est Ă©galement une Ă©preuve, celle de l’enfermement, l’angoisse de ne pouvoir s’en sortir et de se diriger vers la libertĂ©.
Olivier Morel au premier abord nous donne cette impression de facilitĂ©, des couleurs vives, des dessins simplifiĂ©s, l’immensitĂ© des montagnes et des forĂŞts, mais au fur et Ă mesure d’autres questions se posent au regardeur sur le cĂ´tĂ© invisible, rappelant le rĂŞve de Santiago, hĂ©ros de l’Alchimiste, le roman initiatique de Paulo Coelho.

Dans quelques annĂ©es, ce sera la rĂ©vĂ©lation de la tombĂ©e de mĂ©tier*, le tapis quittera les ateliers et sera alors installĂ© dans une institution nationale et des milliers de souliers fouleront ces points tissĂ©s un Ă un avec tant de patience sans imaginer les heures, jours mois et annĂ©es de travail passĂ©s Ă crĂ©er ce chef-d’oeuvre.
Un grand merci Ă Cendrine de Susbielle, CĂ©cile Fleury, directrice de l’atelier de tissage, Gwendaline Venet,ainsi que des licières et liciers prĂ©sents et enfin Cynthia Drulhe, responsable du nuancier le NIMES.
*Haute lisse : Métier où la chaîne est tendue verticalement.
*Tombée de métier : Moment où une pièce textile (tissu, tapisserie…) est enlevé du métierqui a servi pour la produire.
INFORMATIONS :
ActualitĂ©s d’Olivier Morel, en savoir +
A noter dans son agenda la future exposition présentée au Mobilier National Le dernier Sacre du 11 avril au 20 juillet 2025. Adresse : Galerie des Gobelins, 42 avenue des Gobelins, 75013 Paris
Métro : Gobelins (ligne 7), Place d’Italie (lignes 5, 6)



