L’Affaire Alfred Dreyfus : Vérité et Justice » – derniers jours
The Gaze of BRUNO SOULIÉ

Une exposition sur l’Affaire Dreyfus peut sembler paradoxale alors que « l’Affaire » (comme elle était appelée à l’époque avec un A majuscule) semble trôner enfouie dans nos mémoires. Mon premier souvenir reste le téléfilm de Stellio Lorenzi (1978) qui aborde le sujet sous l’angle de l’article de Zola, « J’accuse », et la relance de l’affaire en raison de son article accusatoire. Le dernier est le film de Roman Polanski (« J’accuse » – 2019), étrangement oublié dans le parcours de l’exposition et la filmographie (sans doute en raison de la polémique suscitée par la cérémonie des César), avec un angle de vue qui est celui du colonel Picquart. L’initiative du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ) qui a programmé l’exposition dans un contexte intérieur et international sous haute tension, ne peut qu’être saluée. L’antisémitisme européen du XIXème siècle s’est transformé sous couvert d’antisionisme depuis la création de l’État d’Israël mais les thèmes et le contexte de l’époque résonnent maintenant étrangement avec une acuité soudaine.

L’Affaire Dreyfus est la grande bissectrice qui a divisé le pays et la IIIème République et irrigué toutes les sphères de la vie politique, sociale, culturelle et artistique. De cette période se crée le mot « intellectuel » pour ceux qui revendiquent un statut de penseur intervenant dans les affaires de la Cité. L’exposition est riche des témoignages artistiques, graphiques et photographiques. La touche émouvante est donnée par les souvenirs intimes de la famille Dreyfus et la solidarité, d’abord familiale, qui se met à l’oeuvre pour soutenir le capitaine. L’exposition a le mérite de montrer la détresse de l’homme, frappé dans son honneur, et celle d’un individu dont le destin lui échappe. C’est sans doute ce malentendu, entre l’individu et l’Affaire, qui est la force de l’exposition, plus soulignée dans le catalogue.

L’ouverture débute par l’organisation du culte juif par l’empereur Napoléon Ier en 1807 (ill. tableau d’Edouard Moyse – 1827-1908 légué en hommage à Delphine Lévy, fondatrice et première directrice de Paris Musées) et se poursuit par le boulangisme, mouvement populaire qui porte le général Boulanger, réunit les déçus de la République, ses adversaires acharnés comme les légitimistes et les bonapartistes, et l’extrême gauche .

Le boulangisme, avec son fond d’anticapitalisme teinté d’antisémitisme, est le terreau sur lequel va se développer l’antisémitisme de l’Affaire Dreyfus, avec un ouvrage à succès, celui d’Edouard Drumont, « la France juive », véritable bottin des familles juives aux manettes des affaires de l’époque. Le double portait d’Edgar Degas, une charge contre les Juifs et le francs-maçons, montre une ambiance d’antisémitisme largement également répandu dans l’élite.

Le socialisme naissant, et le mouvement social, nés de la crise économique des années 1890, est illustrée par la Grève au Creusot (1899) de Jules Adler. L’Affaire Dreyfus est d’abord une affaire judiciaire dans les méandres de laquelle le spectateur peut se perdre, entre la condamnation par la Cour martiale, et la dégradation dans la cour de l’Ecole militaire (1895), à laquelle Théodore Herlz a assisté et donnera naissance au sionisme, la prison sur l’île du Diable en Guyane, puis le procès en révision devant le tribunal militaire de Rennes à la suite de la relance de l’Affaire par le « J’accuse » d’Emile Zola et le rebondissement du « faux Henry » puis la grâce présidentielle.
Le procès Zola est une affaire dans l’affaire : elle marque la naissance de l’engagement des intellectuels dans la Cité, le mot est d’ailleurs forgé à ce moment. Les portraits, les caricatures d’Emile Zola (Portait décoratif de Zola par Valloton) se multiplient : le chef de file du « réalisme » en littérature, l’ami de Cézanne et de Clémenceau (Eugène Carrière, « Georges Clemenceau » (1889), devient le symbole à abattre (voir plus haut ill. Henry de Groux « Zola aux outrages »). Aujourd’hui, le dessin d’Ernest Pignon-Ernest montre la permanence et la résurgence de sa figure. L’Affaire Dreyfus est aussi l’âge d’or de la caricature et du dessin de presse, depuis le plus ordurier jusqu’au plus sublime. Seul regret : l’absence du dessin de Caran d’Ache, farouche antidreyfusard, sur le dîner de famille, sobrement intitulé :
« N’en parlons pas … Ils en ont parlé ».

Émile Gallé (1846-1904)
Table à double plateau
Sicut Hortus , 1898
Bois mouluré et sculpté, marqueterie de bois divers
Inscription:
«Sicut Hortus semen suum germinat sic Deus germinabit, Justitiam.»
[De même que le jardin fait germer la semence, ainsi Dieu fera germer la justice. Isaie. ]
Nancy, musée de l’École de Nancy, achat aux héritiers Paul Luc, 1965
Plus intéressant, les arts décoratifs avec des créations dreyfusardes signées Emile Gallé (1846-1904), qui lui a durablement aliéné sa clientèle nancéenne, dont les inscriptions en faveur de la Vérité et de la Justice ne laissent aucun doute sur ses sentiments. Félix Vallotton (1865-1925) est le fil d’Ariane dans l’exposition d’abord dans le dessin de presse avec le « Cri de Paris » (1898) (voir illustration plus bas « En Famille »). Avec Félix Vallotton nous pénétrons dans le cercle de la « Revue blanche » des frères Natanson (portrait d’Alexandre Natanson par Félix Vallotton), celui de Misia Sert et Félix Fénéon (portait par Maximilian Luce). La « Revue blanche » mène le combat en faveur du capitaine Dreyfus et Léon Blum y officie en tant que gérant et secrétaire de rédaction. Ce sont les illustrateurs de la Revue Blanche qui bouleversent l’esthétique de l’imprimé : Henri de Toulouse-Lautrec, Félix Vallotton, Edouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel, Pierre Bonnard … le futur groupe des Nabis.
L’exposition fait également la part au camp de l’antidreyfusisme avec ses ténors, comme Henri Rochefort (portait par Boldini, illustration) et aux journaux, comme Psst… ! où officient Jean-Louis Forain et Caran d’Ache. L’exposition complète son parcours par une section sur l’Affaire Dreyfus et le cinéma avec un premier film de Georges Méliès dès octobre 1899, presque concomitant des premières actualités Pathé sur le procès de Rennes. L’interdiction de films consacrés à l’Affaire ne sera levée en France qu’à partir de 1950. Le Musée d’Orsay est partenaire de l’exposition, d’abord par le prêt d’oeuvres, ensuite par un parcours « Affaire Dreyfus » où sont soulignées les œuvres en relation avec l’Affaire, qui permet de circuler au milieu d’Henri Gervex (les fondateurs de la République, dont Joseph Reinach, directeur du journal « La République française »), le portrait de Clémenceau par Manet (1879) ou Edouard Detaille, « le Rêve » (1888). Pour clore l’exposition, qui porte en sous-titre « Vérité et Justice », le visiteur pourra admirer la toile monumentale d’Edouard Debat-Ponsan, « Nec Mergitur ou la Vérité sortant du puits ». Offerte à Émile Zola en 1900 en hommage à son engagement pour le capitaine Dreyfus, la composition, présentée en pleine Affaire au Salon de 1898, est emblématique de l’iconographie dreyfusarde, par la personnification de la Vérité en un personnage à part entière de l’Affaire.
Attention : il ne vous reste plus que quelques jours pour la visite de l’exposition, qui ferme ses portes le 31 août.

INFORMATIONS :
Alfred Dreyfus. Vérité et justice
jusqu’au 31 août 2025
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple
75003 Paris
Commissariat : Isabelle Cahn, conservatrice générale honoraire des peintures au musée d’Orsay et Philippe Oriol, directeur scientifique de la Maison Emile Zola-Musée Dreyfus
Photo : Félix Vallotton (1865-1925). «En famille »
Le Cri de Paris, 13 février 1898
Impression photomécanique sur papier
Paris, Bibliothèque nationale de Prance, département des Estampe et de la Photographie



