« Au-delà des apparences » : l’art africain en majesté.

C’est avant tout l’histoire d’une passion, celle de deux hommes pour l’art africain. L’un, Simon Benhamou, dirige la Compagnie Bancaire Helvétique, l’autre, Jean-Yves Marin, ancien directeur du MAH de Genève, est conseiller en art pour la CBH. En cinq ans, ils ont acquis, pour la collection de la banque, plus de 250 oeuvres du continent africain, dont la moitié est présentée ici. Au-delà des apparences nous emmène dans un voyage immersif à travers un siècle d’histoire de l’art d’Afrique subsaharienne (de 1929 à nos jours), révélant toute sa richesse et sa pluralité. Chaque pays du vaste continent dévoile une identité artistique singulière, reflet de son propre héritage. Réunies dans cette exposition, ces voix multiples tissent une conversation partagée sur les enjeux humains, là où les frontières s’effacent et où l’art devient langage universel. Une exploration en sept étapes, magistralement mise en scène par le talentueux Pierre Yovanovitch !

Vue d’ensemble de l’exposition « Au-delà des apparences ».
Au centre œuvre de Yinka Shonibare , Planets in My Head, Flute boy. Photo©thegazeofaparisienne

Immersion dans cent ans d’histoire de l’art africain

Un vrai privilège que de découvrir cette remarquable exposition en tête-à-tête avec le passionnant Jean-Yves Marin, le jour de fermeture du musée… avec toutes ces œuvres rien que pour moi !e pour moi !

Malala Andrialavidrazana, Figures 1862, Le Monde-Principales Découvertes, 2015 Photo©thegazeofaparisienne

Au-delà des apparences réunit 80 artistes issus de 21 pays, depuis les plus anciens, Albert Lubaki et Djilatendo, nés dans un Congo encore colonisé, jusqu’à la jeune scène artistique contemporaine, ouverte sur le monde et portée par un souffle de liberté. C’est une exploration fascinante des multiples courants artistiques qui ont traversé les pays africains tout au long du XXᵉ siècle, depuis l’émergence d’un art pérenne dans les années 1920 jusqu’à sa reconnaissance progressive. Celle-ci s’accélère dans les années 1960-1970, portée par de nouveaux dirigeants africains issus de la décolonisation, notamment Senghor au Sénégal, avant de s’imposer sur la scène internationale grâce à des figures emblématiques telles que El Anatsui, William Kentridge ou encore Abdoulaye Konaté.

Brahim El Anatsui, Zulez, 2023. Bois dur tropical brûlé et peinture de maison. 301 x 48 cm.
Photo©thegazeofaparisienne

La qualité remarquable de cette exposition, au Musée de Ratht de Genève, est le fruit de deux regards croisés. Celui de l’Européen Jean-Yves Marin, rompu à la création d’expositions muséales exigeantes et adepte des échanges interculturels, et du Sénégalais Ousseynou Wade-ancien secrétaire général de la Biennale de Dakar et co-commissaire de l’exposition-, profondément ancré dans l’histoire culturelle et artistique du continent africain.

Duncan Wylie, Self constrution #1 , 2022. Photo©thegazeofaparisienne

L’art africain raconté en sept chapitres

Cette exposition offre le plaisir d’admirer les oeuvres des figures majeures qui ont façonné le visage de l’art africain, mais aussi de découvrir de nombreux artistes fascinants encore peu connus. Suivez-moi dans cette promenade artistique en terre subsaharienne, déployée en sept thématiques.

Albert Lubaki , sans titre, vers 1929, aquarelle. Photo©thegazeofaparisienne

Émergence est dédiée aux débuts d’un art d’Afrique connu et visible. Dans les années 20’s, sur les rives du fleuve Congo, l’art africain entre en lumière. Missionnaires et administrateurs coloniaux découvrent avec fascination les pratiques artistiques des autochtones : peintures sur les murs des maisons, mais aussi scarifications, tatouages et coiffures. En leur offrant papiers et pigments, ils ouvrent la voie à une expression artistique nouvelle et pérenne, inspirée par la nature et la vie quotidienne. Des écoles d’art se forment du Congo au Mali, jusqu’au Zimbabwe. En 1930, les œuvres de Djilatendo et du couple Lubaki s’exposent à Bruxelles, Genève, puis à Paris et Londres. C’est une première reconnaissance internationale de l’art d’Afrique.

Gonçalo Mabunda,The Coerced of the Ideal, 120 x 116 x33 cm 2022, sculpture métal et armes soudés.
Photo©thegazeofaparisienne

Spiritualité met en avant le sacré dans l’art, en faisant référence à des mythes légendaires, des croyances ou des rites. Artiste majeur, Frédéric Bruly Bouabré est mondialement connu pour avoir créé l’alphabet bété. Ce système mystérieux liant symboles graphiques et sons pour retranscrire toutes les langues du monde, lui valut le surnom de « nouveau Champollion». Deux remarquables masques cérémoniels, faits de matériaux recyclés, frappent par leur esthétique envoûtante : celui du Mozambicain Gonçalo Mabunda, conçu à partir des reliques d’armes de la guerre civile, et celui du Béninois Marcel Kpoho, créé à partir de pneus usagés.

Roméo Mivekannin, Portrait de Madeleine, d’après Marie-Guillemine Benoist, 2024.
Photo©thegazeofaparisienne.

Entre deux mondes explore l’ambivalence entre l’influence du modèle occidental et de l’attachement des Africains à leur propre identité culturelle à travers les toiles d’Hilaru Balu (Congo) qui réconcilient ces deux dimensions, celles de l’Ivoirien Roméo Mivekannin qui revisitent les tableaux iconiques occidentaux en y insérant sa propre image, ou encore la remarquable sculpture de Yinka Shonibare métissant les références africaines et occidentales.

Cheikh Ndiaye, Le Ouezzin (Marcory), 2017. Photo©thegazeofaparisienne

Dans Vie au quotidien, il s’agit ici de valoriser les réalités, les liens avec notre environnement direct, notre famille, les choses simples de la vie qui sont les fondements de notre futur. On y retrouve les scènes urbaines de Cheikh Ndiaye (Sénégal), les déjeuners de retrouvailles aux couleurs éclatantes de Cheri Chérin , et le portrait de famille entre abstraction et figuration de Yeanzi.

Matthew Eguavoen, Lean on me, 2023 et Behind Every successful Adam, 2021.
Photo©thegazeofaparisienne

Intimité célèbre les liens affectifs qui unissent les êtres humains. Il s’agit d’émotions, de sensualité, de complicité et d’amour. Un chapitre émouvant porté par les oeuvres touchantes de Matthew Eguavoen (Nigéria), du Camerounais Jean-David Nkot et par une sculpture gracieuse sur la féminité intime, signée Lazarus Takawira (Zimbabwe).

J.D. ‘Okhai Ojeikere, Coiling Penny Penny et Snake Round Pack, 1974, tirages argentiques.
Photo©thegazeofaparisienne

L’Intemporalité évoque la nécessité, pour les artistes, de créer, de s’adapter à un environnement en perpétuel changement et de continuer sans cesse à inventer. Dans cet esprit, ils revisitent les mediums traditionnels, apportant inlassablement une pratique et un regard nouveaux. Ils participent ainsi au développement continu d’une création artistique en constante évolution, porteuse d’un avenir meilleur et serein. Sont présentées les oeuvres des célèbres Abdoulaye Konaté et El Anatsui, ainsi que le travail photographique fascinant du Nigérian J.D.’Okhai Ojeikere, consacré les coiffures des femmes africaines.

William Kentridge (collab avec Greta Goiris), citizens, 2024, Photo©thegazeofaparisienne

Affirmation est une fin en apothéose, réunissant des artistes dont la puissance artistique se distingue. J’y retrouve Omar Ba, dont les oeuvres saisissantes explorent les thèmes de l’identité, de la culture et de la mémoire collective, William Kentridge dont les sculptures subliment les objets de récupération en vériatbles reines de beauté, ou encore Ouattara Watts (Côte d’Ivoire), connu pour son langage visuel inspiré par les rites ancestraux, la métaphysique et la musique (le free jazz) et Duncan Wylie pour ses compositions dynamiques aux couleurs éblouissantes.

Ouattara Watts, partie d’evolution 03, 2023, 200,66 x 200, 66 cm, Photo©thegazeofaparisienne

Une fabuleuse exposition qui révèle la richesse des courants et mouvements artistiques foisonnants de ces pays africains, où traditions séculaires et mémoires collectives coexistent avec une modernité nouvelle, indépendante et libre. Elle offre également un aperçu fascinant de la scène contemporaine en terre subsaharienne, appréhendée dans toute sa diversité et sa vitalité. Je salue enfin la brillante et élégante scénographie de Pierre Yovanovitch, qui met si bien en valeur les créations aux couleurs vibrantes des artistes d’Afrique.

À voir absolument, jusqu’au 23 novembre 2025

Caroline d’Esneval

Au-delà des apparences

jusqu’au 23 novembre 2025

Commissaires : Jean-Yves Marin & Ousseynou Wade

Au Musée Rath, Place neuve , 1204 Genève

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