Le Mystère Cléopâtre

The Gaze of AUDE LANGLOIS-MEURINNE CHARQUET

« Cléopâtre debout en la splendeur du soir semble un grand oiseau d’or qui guette au loin sa proie. ».

José-Maria de Heredia, « Le Cydnus » Les Trophées (1893).

Image extraite du film « Cleopatra » de Mankiewicz, de 1963, avec Elizabeth Taylor. Des extraits du film mythique sont diffusés dans l’exposition.

Les commissaires de l’exposition enquêtent. Ils s’attachent à retracer comment la légende s’est d’emblée emparée du personnage et comment les artistes ont façonné le mythe Cléopâtre. Un mythe sans cesse renouvelé qui l’emporte sur les faits, entretenant une durable confusion sur le personnage et favorisant diverses récupérations identitaires au détriment de la connaissance de la cheffe d’État historique. La représentation fantasmée de sa mort, sans cesse réadaptée et réappropriée, traverse les siècles en une longue chaîne d’œuvres entrelacées qui se font écho et naissent les unes des autres, produisant sans cesse de nouvelles Cléopâtre-s.

« Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face du monde aurait été changée ! » Combien de fois avons-nous entendu cette phrase de Blaise Pascal, qui réduit la reine à son seul charme physique, tout en décriant la forme de son nez contraire au canon de beauté du XVIIème siècle (le nez droit des Bourbons) ?

Alexandre Cabanel, Cléopâtre essayant des poisons sur des condamnés à mort. 1887, huile sur toile. Coll.musée royale des beaux-arts, Anvers. Photo©thegazeofaparisienne

Si Cléopâtre a gouverné l’Égypte avec talent pendant vingt ans, la question de son apparence fut toujours au premier plan et fascine depuis le 1er siècle avant notre ère. Or, il y a peu d’éléments factuels sur le sujet, aucune statue qui puisse lui être attribuée avec certitude, explique le commissaire général de l’exposition Claude Mollard. Toutefois, dit-il, on peut se fier à son profil sur la monnaie d’Alexandrie, que la reine a validé en son temps : un nez proéminent un peu plongeant, un menton pointu, le cou assez long. Cléopâtre était certainement séduisante par sa personnalité et par sa voix, citée par l’historien Plutarque quelques décennies après sa mort.

Monnaie de 80 unités de Cléopâtre, frappée à Alexandrie, vers 40-30 av.J.-C. Bronze.
Paris, Bibliothèque nationale de France.

Née en 70/69 avant J.-C., Cléopâtre était la fille illégitime du roi Ptolémée XII. On ignore qui est sa mère. D’après les historiens, elle était d’origine gréco-macédonienne et non d’ascendance africaine, comme ont pu le prétendre certains Afro-américains.

Elle appartenait à la dynastie macédonienne des Lagides, fondée par l’un des généraux d’Alexandre le Grand et régnant sur l’Égypte depuis la fin du IVe siècle av. J.-C. Chez les Lagides, Cléopâtre était un prénom courant ; notre reine d’Égypte, elle, était Cléopâtre VII. Elle dirigea le pays entre 51 et 30 av. J.-C. avec ses frères-époux Ptolémée XIII et Ptolémée XIV, puis aux côtés du général romain Marc Antoine.

C’était une femme instruite, polyglotte- elle parlait sept langues ! Cléopâtre connaissait la géographie, la médecine et la pharmacologie. La dynastie des Lagides exhibait aux yeux de tous sa grande richesse et ses parures somptueuses. Le trône d’or de Cléopâtre n’avait certainement rien à envier à celui de Liz Taylor (dans le film de Mankiewicz en 1963). La capitale cosmopolite de son empire, Alexandrie, était elle-même très riche sur les plans intellectuel et économique, grâce au commerce et à l’agriculture. Cette cité, un joyau architectural grec, vivait à la confluence de deux civilisations : grecque et égyptienne. Les dieux et les populations de ces deux cultures, ainsi que les traditions et les styles cohabitaient. En témoignent, dans l’exposition, d’admirables objets : bijoux en or, figurines, statuettes et vases virtuoses, ainsi qu’une vidéo virtuelle qui reconstitue la somptueuse ville du temps de Cléopâtre. La reine s’assimilait à la déesse Isis et était célébrée comme un dieu vivant par les Grecs et les Égyptiens.

Montant sur le trône à l’âge de 18 ans, elle fut un stratège incomparable, parvenant à maintenir l’indépendance de son pays face à la montée de Rome pendant près de 20 ans et nouant, pour ce faire, des alliances précieuses. Tâchant de restaurer la grandeur de son royaume en déclin, elle était une habile diplomate, dans un monde dominé par des hommes et sujet à des crises incessantes.

Au centre : Tête de reine, peut-être Cléopâtre VII, 1er siècle av.J.-C., marbre. Paris, musée du Louvre /
À droite : Portrait présumé de Jules César, milieu du 1er siècle av.J.-C., marbre. Musée
départemental Arles antique / À gauche : Tête d’homme, pseudo Marc Antoine, fin du 1er siècle av.J.-C., marbre. Musée Narbo Via, Narbonne.

Séduit par son intelligence, Jules César la remit sur le trône d’Égypte, sous statut de protectorat, en 47 av. J.-C.  Leur fils Césarion deviendra Ptolémée XV. À la mort de César, elle épousa le général romain Marc Antoine avec lequel elle eut trois enfants. Partie prenante dans la guerre civile opposant Marc Antoine à Octave, elle fut vaincue à la bataille d’Actium en 31 av. J.-C. (illustrée dans l’exposition par un beau bas-relief). Sa défaite permit à Rome de mener à bien la conquête de l’Égypte et d’étendre son autorité sur la quasi-totalité des rivages de la Méditerranée. Ainsi disparut le dernier royaume hellénistique.

Statut d’un prince ptolémaïque, peut-être Césarion. France Agde, dépôt au musée de l’Ephèbe et d’archéologie sous-marine.

Une héroïne tragique qui met fin à ses jours

Si la légende s’est emparée du personnage de son vivant, c’est sa mort héroïque surtout qui suscite le plus de commentaires et d’illustrations. En -30, vaincue par Octave et pour échapper à l’humiliation ainsi qu’à la captivité à Rome, elle se donna la mort par la piqûre d’un serpent, répète la légende depuis 2000 ans. On pense aujourd’hui qu’elle aurait pris un poison, usage courant à l’époque. Simple hypothèse.

Jean-André Rixens, La mort de Cléopâtre, 1874, huile sur toile.
Coll.musée des Augustins, Toulouse, photo©thegazeofaparisienne

En l’absence d’une biographie sur la reine, rédigée de son vivant, la perception que nous avons de Cléopâtre est dessinée par les écrits au fil des siècles ; l’exposition en compte une trentaine, très intéressants. Prenez le temps de lire ces différents extraits savoureux qui sont autant de Cléopâtre-s. Si le poète Lucain est sensible à son charme irrésistible, elle est un « monstre fatal » pour Horace. La propagande d’Octave, bientôt devenu l’empereur Auguste, calomnie avec virulence Cléopâtre et le fils qu’elle a eu avec Jules César, Césarion, afin de l’écarter du pouvoir. Il le dépeint comme le fils d’une prostituée orientale perverse, avant de le tuer. Des caricatures obscènes vont jusqu’à décorer les lampes à huile de l’époque et prêtent à Cléopâtre une obsession sexuelle la faisant se livrer à ses esclaves, avant de les tuer impitoyablement. Pour les Romains, il était inconcevable qu’une femme exerce le pouvoir. L’historien Plutarque, quant à lui, la  tient responsable d’avoir corrompu Marc Antoine.

En revanche, c’est une autre Cléopâtre, savante et forte, qui apparaît sous la plume des historiens arabes médiévaux. Ils mettent l’accent sur ses qualités intellectuelles et son génie politique, ignorant souvent son aspect physique. Elle est dépeinte alors telle une figure maternelle assurant le bien-être de ses sujets, une femme éprise de liberté préférant la mort à la soumission à une puissance étrangère.

La muse des peintres

À la Renaissance, après quinze siècles d’ignorance, la redécouverte des manuscrits grecs et latins ravive l’intérêt pour Cléopâtre. En Italie, en France et en Angleterre avec Shakespeare, elle devient la muse des écrivains comme des peintres, inspirant de somptueux portraits. L’exposition en montre une quinzaine.

En peinture, elle est souvent assimilée à Ève tentée par le serpent biblique. Elle est une courtisane subversive dans le lumineux tableau attribué à Michele Tosini (1503-1577). À l’époque des Lumières, la peinture d’histoire en fait une femme de tête sous le pinceau de Pompeo Batoni (1708-1787). Avec Carlo Maratta (1625-1713) et Giambattista Tiepolo (1696-1770), elle est une souveraine audacieuse qui dissout une perle dans du vinaigre, lors d’un banquet fastueux donné pour impressionner et séduire Marc Antoine.

Carlo Maratta, Cléopâtre dissout la perle dans une coupe de vin, 1693-95.Huile sur toile.
Rome, VIVE-Vittoriano e Palazzo Venezia.

Souvent, en Cléopâtre, se brouillent les frontières entre orgasme et trépas : elle jouit de mourir. Voyez le tableau tragique de Claude Vignon et la sculpture de François Barois. Encore l’illustration que chaque époque a projeté sur Cléopâtre ses fantasmes.

Au XIXème siècle, l’icône d’un Orient fantasmé

Au XIXème siècle, l’orientalisme fait revivre la propagande augustéenne. La rhétorique d’un Occident civilisé et rationnel construit, en miroir inversé, un Orient barbare et sensuel. « Cléopâtre est mystérieuse, mais aussi despotique, indolente, inassouvie et parfois meurtrière, en un mot, décadente », explique le commissaire d’exposition Claude Mollard. Telle la décrivent les artistes romantiques, symbolistes et décadents. Théophile Gautier écrit dans Une nuit de Cléopâtre (1838) : « Elle est admirable et en même temps un être aux cheveux noirs comme ceux d’une nuit sans étoiles, au-dessus de la morale commune, cynique et cruelle. » Même tonalité chez Pouchkine.

Ne manquez pas le magnifique tableau d’Antoine Cabanel (en début d’article), montrant une reine insensible aux souffrances et à la mort des esclaves qu’elle a empoisonnés, dans sa quête d’un poison indolore pour elle-même. Cette œuvre dramatique, foisonnant de détails décoratifs minutieux et porté par une riche palette de couleurs chaudes, tout comme celui de Rixens, préfigurent le cinéma. 

Un mythe universel diffusé par le cinéma

Georges-Antoine Rochegrosse, Sarah Bernhardt dans le rôle de Cléopâtre au théâtre , après 1890. Huile sur toile. Strasbourg, collection particulière.

Bientôt, le cinéma transforme la légende en mythe universel. Les grandes comédiennes vulgarisent son destin à l’ère médiatique. Après Sarah Bernhardt au théâtre, jusqu’à 220 films mettent en scène Cléopâtre, incarnée par Claudette Colbert en 1934, Vivien Leigh en 1945, Sophia Loren en 1954, Linda Cristal en 1960… et surtout Elizabeth Taylor dans la super-production fastueuse de Joseph L. Mankiewicz en 1963. Celle-ci sera parodiée dans la bande-dessinée Astérix et Obélix (1965) de Goscinny et Uderzo, adaptée au cinéma par Alain Chabat en 2002, avec la magnifique Monica Bellucci.

Trois actrices qui ont incarné Cléopâtre au cinéma. De gauche à droite: Claudette Colbert en 1934 , Linda Cristal en 1960 et Elizabeth Taylor en 1963.

Depuis Mankiewicz, la popularité de Cléopâtre ne cesse de croître, transcendant les frontières et les cultures. Ce rôle mythique fixe les codes cléopâtriens dans la mode, le design et la culture populaire. Cléopâtre fait vendre, elle est un levier marketing efficace pour plus de 1500 marques déposées : cosmétiques, cigarettes…comme le montre l’artiste Shourouk Rhaiem.

L’icône des luttes identitaires et émancipatrices

Aux XXè et XXIè siècles, Cléopâtre devient une icône des luttes identitaires et émancipatrices, incarnant des idéaux, des revendications et des aspirations historiques puissantes. La reine, qui a su tenir tête aux Romains les plus puissants, est pour les Égyptiens un emblème nationaliste de résistance face au colonialisme britannique (1882-1956), affirmant l’héritage antique du pays. Mais aussi pour la communauté afro-américaine notamment dans leur lutte anti-esclavagiste lors de la guerre de Sécession (1861-1865). Barbara Chase-Riboud s’en inspire avec Cleopatra’s Chair en 1973, où le trône laissé vide est celui d’une femme de pouvoir, modèle universel pour les femmes noires.

Cindy Sherman, détail de Untitled #282, 1993. Exemplaire d’exposition produit en 2025, avec l’autorisation de l’artiste et de Hauser & Wirth. photo©thegazeofaparisienne

Car Cléopâtre est également une icône féministe. Cinq artistes femmes questionnent sa représentation dans l’histoire, et dénoncent la misogynie dont elle a fait l’objet et son invisibilisation par le male gaze (le regard masculin). Cindy Sherman, qui se prend en photo telle une Vénus orientaliste alanguie, inverse comme à son habitude le rôle classique des modèles féminins, traditionnellement traités comme des objets, pour les transformer en sujets.

Cléopâtre incarne la lutte contre la société patriarcale romaine qui a diabolisé et hypersexualisé son image dans l’Antiquité. Ses effets sont encore visibles aujourd’hui. L’exposition interroge plus largement le regard sur une femme de pouvoir. Qu’importe à Cléopâtre ? « Le temps ne peut l’atteindre, l’habitude ne peut faner /Son infinie variété. », comme l’écrivait Shakespeare (Antoine et Cléopâtre, paru en 1623).

Aude Langlois-Meurinne Charquet

Jusqu’au 11 Janvier 2026

Institut du Monde Arabe

1 rue des Fossés Saint-Bernard, Paris 5e

Laisser un commentaire

En savoir plus sur THE GAZE OF A PARISIENNE

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture