L’homme en bleu de la Galerie des cinq continents au Louvre
The Gaze of BRUNO SOULIE

La Galerie des Cinq continents est une création du musée du Louvre sous Laurence des Cars et a ouvert le 3 décembre dernier, le nouveau département de Byzance et des Chrétiens d’Orient n’étant pas encore ouvert. Le projet s’inscrit dans la suite du Pavillon des Sessions ouvert en 2000 à l’initiative de Jacques Chirac, qui voit la consécration des arts premiers par leur entrée au Musée du Louvre.

Dans la lignée de l’exposition d’Edward Steichen au MOMA en 1957, « The Family of Man »
Le propos par lui-même semble s’être banalisé : mettre en perspective une vision globale de l’art, dans ses différentes expressions géographiques, par le rapprochement entre les civilisations A rebours de l’approche chronologique et linéaire, c’est le dialogue entre les cultures et les civilisations qui est mis en scène. Cette volonté participe d’une vision humaniste, dans la lignée de l’exposition d’Edward Steichen au MOMA en 1957, « The Family of Man » : l’unité du genre humain et de ses productions, « artefacts» aujourd’hui. C’est ainsi que la Galerie des cinq continents– ainsi dénommée pour s’affranchir des cloisonnements – organise un parcours sur le cycle de l’homme, « naître et mourir», « les Dieux », « le pouvoir et ses représentations », « la vision des genres ».

Une galerie et non un département
Le plus de la galerie – dont l’appellation est symptomatique et s’affranchit du terme « Département » – est son inscription dans l’histoire de la réception des arts premiers dans la culture occidentale et sa représentation muséographique. Il y a bien sûr des pièces exceptionnelles mais le parcours est aussi l’occasion du récit d’un musée vivant, qui montre combien le Louvre a évolué, s’est transformé, dans sa topographie et son organisation spatiale.

Ainsi, la Galerie des cinq continents mentionne l’existence d’un musée quasi privé, de céramiques chinoises, le musée « Grandidier » du nom de ce collectionneur éclairé, Ernest Grandidier, propriétaire de plus de 6 000 céramiques chinoises, installé dans la Galerie du Bord de l’eau avant la création d’un département des Arts asiatiques. Il existait aussi un « musée de l’Algérie », créé en 1845, destiné à recevoir les objets de la conquête, dont la fameuse porte de Djemila. La Galerie des cinq continents est ainsi l’occasion de raconter deux siècles d’arts extra-occidentaux au Louvre.
Dominique-Vivant Denon, premier directeur du Louvre
Son premier directeur, Dominique-Vivant Denon fait entrer dans la collection 91 lots d’objets des arts d’Amérique, d’Océanie et d’Afrique, dont la fameuse petite tête taïno, de ce peuple caraïbe d’Haïti décimé par les Européens lors de la découverte de l’Amérique. Le musée s’ouvre à l’époque sur tous les champs géographiques, avec, par exemple, un musée des arts mexicains. Le Louvre affirme ainsi sa vocation encyclopédique le musée, celui d’un musée des civilisations, ouvert aux cultures lointaines, destiné à montrer l’histoire de l’humanité à travers ses productions. C’est en tout cas cette vocation qui s’affirme jusqu’aux années 1870.
Si le parcours mentionne bien le rôle de ces arts dans la genèse de l’art moderne (la visite de Picasso au musée ethnographique du Trocadéro ou les collections de Paul Guillaume), ainsi que son influence sur le surréalisme, il n’est pas fait mention d’André Malraux et sa vision du Musée imaginaire ainsi que du film documentaire d’Alain Resnais et Chris Marker, « Les Statues meurent aussi » (1953) dont le propos est le miroir anticipateur de la Galerie : « pourquoi l’art nègre se trouve-t-il au Musée de l’Homme alors que l’art grec ou égyptien est au Louvre ? » En filigrane, le propos est aussi de montrer le regard occidental, qui transforme en « art » des productions qui relèvent de rituels utilitaires ou sacrés.

Finalement, la « muséification » des productions des arts premiers n’est-elle pas une forme de mort symbolique, transportés hors de leur contexte socio-culturel, dans les sociétés où ils ont réellement une utilité ?
D’une manière générale, les oeuvres exposées sont plus impressionnantes que leur homologue de l’art occidental, à l’exception des pièces antiques ou égyptiennes. Etrangement c’est dans l’art médiéval que le dialogue fonctionne le mieux. Peut-être est-ce dû au rapprochement des mentalités, à l’anthropologie de cette période de l’histoire européenne, où du point de vue matériel, culturel et anthropologique, la civilisation médiévale s’inscrit en dialogue des autres aires culturelles. Le « merveilleux » et le vocabulaire esthétique du Moyen Âge européen résonnent étrangement avec les mythes de l’humanité originelle.

On y voit le chef d’oeuvre du Quai Branly, la « Chupicuaro », cette sculpture féminine précolombienne du Mexique (entre – 600 avant JC et 200 après J.-C.), qui marque la lien entre le musée du quai Branly et le musée du Louvre. Cette statuette, aux formes épanouies et grasses, au sexe bien visible, représentait sans doute une déesse de la fertilité, dans une représentation répandue dans l’histoire de l’humanité. On pense bien sûr aux Vénus paléolithiques ou à la Vénus hottentote, exhibée dans des foires et niée dans son humanité.
Le chien-médium clouté nkisi nkondi (artiste vili – Congo – côte du Loango, centre de la culture des Vili – 18e ou 19e siècle, déjà au centre d’un commerce triangulaire très actif avec les armateurs nantais) est particulièrement spectaculaire. En bois, métal, faïence et matière organique, il combine toutes les techniques mixtes, qui ont la prédilection des artistes contemporains. Le terme nkisi désigne un esprit et la sculpture est dotée de pouvoirs magiques. C’est le sorcier qui active la puissance de l’objet en plantant un clou dans le bois et indique l’objectif à atteindre. Sa mâchoire permet au chien de mordre et d’éloigner les différents fléaux. A voir le nombre de clous il est facile de deviner que le chien-médium a été particulièrement efficace !

L’étrier de poulie de métier à tisser est remarquable car il conduit à nous interroger sur la notion de l’art. Son histoire est intéressante : les objets usuels (cannes, chasse-mouche, instruments de musique, cuillères) d’Afrique noire sont souvent ornés de sculptures décoratives. Celui-ci a été pillé lors de la conquête coloniale de la Côte d’Ivoire. Il a ensuite appartenu au critique et amateur d’art Félix Fénéon, fervent défenseur de l’entrée des arts primitifs au Louvre. De dimension réduite mais d’une grande finesse dans sa géométrie, la statuette invite à nous interroger sur le sens du regard.
Le pectoral rei miro de l’ôle de Pâques montre la virtuosité de l’artisan (ou de l’artiste). Daté du 18ème siècle, fait en bois de Sophora toromiro, considéré comme sacré et réputé pour sa durabilité,cet ornement est porté en contexte cérémoniel par les femmes et les hommes de haut rang. La forme de croissant, avec des figures anthropomorphes sculptées aux extrémités, est à l’égal d’une forme parfaite de Brancusi.

Le cimier ciwana kun (artiste Bamana – Mali – 20e siècle) était porté par un danseur lors des fêtes accompagnant les travaux dans les champs. Selon les traditions orales des Bamana, le Ciwara, être mythique, apprit aux hommes l’agriculture. Il mélange les images du pangolin, d’un fourmilier et les cornes de l’antilope hippotrague, robuste et combative


Au Vanuatu (en Mélanésie), les pierres magiques destinées à favoriser la fertilité sont d’un usage protégé par le secret. Certaines sont considérées comme non faites de la main de l’homme. Cette pierre, qui porte le nom d’une créature mythique dévoratrice de cochons, est ainsi une sorte d’amulette protectrice et propitiatoire pour l’acquisition des cochons (île d’Ambrym – 18e – 19e siècle) destinée à favoriser la fertilité. Cette figure longiligne et aplatie évoque les créations de Jaume Plensa, acteur majeur de la sculpture contemporaine internationale, dont l’oeuvre explore le visage humain.
L’homme bleu
« L’homme bleu » est le « clou » de la Galerie. Le Turu kuru (île de Malo – Vanuatu – 19e siècle) représente un homme de rang élevé à Malo comme l’indiquent les attributs de son pouvoir, les coquillages sculptés qu’il arbore au poignet gauche et l’ornement de sa coiffure. Les reliefs en partie haute et les gravures sur l’abdomen évoquent des mâchoires de porcs, sacrifiés pour l’obtention du grade que la statue célèbre. Erigée devant un édifice cérémoniel, la statue incite au respect. Elle est placée en regard de la statue-portrait d’Aelius César (Cumes – 2e siècle ap. JC – statue en marbre), fils adoptif de l’empereur Hadrien, qui porte les attributs du pouvoir impérial avec le paludamentum militaire.

Egalement très spectaculaire, cette effigie divine d’artistes hawaïens (du 18e siècle), constituées de fibres végétales, de nacre de plumes et de dents de chien. On comprend mieux l’inspiration des créateurs de Venom, alien symbiote qui colonise le corps du héros Eddie Brock. Accumulant quantité de matériaux, ces effigies permettaient aux divinités du panthéon hawaïen de s’incarner pendant les rituels magiques.

Pour le Louvre et la galerie des Cinq Continents, Marlene Dumas (née en 1953), l’artiste sud-africaine, a conçu « Liaisons », un ensemble de neuf grandes toiles installées de manière pérenne. A 72 ans, l’artiste s’inscrit dans la lignée de quelques rares artistes contemporains qui voient leur création s’installer sur les cimaises du musé du Louvre, à l’instar de Cy Townbly, Anselm Kiefer, Jospeh Kossuth, François Morellet ou Elias Crespin. Sur le mur blanc de l’entrée de la Porte des Lions, face à l’escalier, son travail peut être vu de différentes façons. Il s’agit de faces, de masques ou de visages, échos picturaux à la fois de l’humain dans son individualité et du collectif dans ses archétypes. Ses sources, elle les a trouvées dans sa visite du musée, de ses salles et de ses œuvres. L’un des neuf toiles, surnommée « Ceramic Silence » ou « Dark Blue Hannibal » est d’un bleu profond, d’une texture de céramique, qui est inspirée d’une œuvre grecque pré-classique. Mais au-delà de leur singularité, ces visages, ou ces masques, même s’ils tirent leur source d’une effigie égyptienne ou d’un masque olmèque ou d’une œuvre voisine, sont tous ancrés dans l’unité de l’humanité.

INFORMATIONS :
L’accès à la Galerie des cinq continents se fait par la Porte des Lions, située entre l’aile de Flore et l’aile Denon côté Seine, qui ouvre dans une toute nouvelle configuration et permet un accès rapide aux salles de peintures italiennes et espagnoles des 17e et 18e siècles qui viennent d’être rénovées, situées au 1erétage.
Photo : Pierre magique pour l’acquisition des cochons (sculpteur d’Ambrym)



