Alice Riehl au musée de la toile de Jouy
Rendez-vous à Jouy en Josas, je suis très curieuse de découvrir ce musée dédié à la célèbre toile qui porte son nom. Retour en 1760, Christophe-Philippe Oberkampf (1738-1815), dessinateur et graveur, et surtout entrepreneur très talentueux, saisit l’occasion de la levée de l’interdiction d’importer en France les indiennes si convoitées en coton moins couteuses que la soie lyonnaise, il fonde la Manufacture Oberkampf qui va produire cette fameuse toile de coton imprimée en couleurs, succès inégalé depuis.

Déjà à cette époque, Christophe-Philippe Oberkampf fait appel à des artistes, certains sont inconnus mais d’autres oui, comme Jean-Baptiste Huet (1745-1811) ou Horace Vernet (1789-1863). Destinées principalement à l’habillement, ces tissus ont surtout des décor floraux, les indiennes sont très en vogue, le thème du jardin avec l’arbre de vie va être relancé, pour l’habillement il existe des milliers de dessins, certains motifs sont recopiés d’après les soieries lyonnaises comme celui de « la rose chinée à la branche », ceux dont le succès ne s’est jamais démenti, sont ces motifs champêtres avec personnages. Créés pour les intérieurs avec une valeur pédagogique dans un contexte social et philosophique de ce siècle des lumières qui prônait ce retour à la nature, ils permettaient ainsi de faire rentrer le jardin dans la maison (il existe une centaine de motifs à personnages). La manufacture fut une des plus grandes entreprises du XVIIIe siècle.


Cette philosophie ne pouvait que plaire et inspirer l’artiste céramiste Alice Riehl qui a su créer un lien original entre New-York et le Musée de la toile de Jouy, et aujourd’hui deux expositions une à New-York au Design Museum et celle-ci à Jouy en Josas « Herbarium Interior – La nature est là où nous vivons ».

Alice Riehl a pu se plonger au cœur des 12 000 archives de la manufacture. Tout s’est joué entre le musée et la Villa Albertine à New York, où l’artiste était en résidence. Alice Riehl, travaille avec de la terre, composant essentiel de la porcelaine, elle la façonne et crée cet éden avec ces personnages tous droits sortis de ces motifs stars de la toile de Jouy, sa gestuelle très précise incite à la méditation et à la réflexion sur le rôle de la nature dans la ville, New York avant New York. A l’instar d’une cartographie, l’artiste nous offre un panorama en porcelaine fragile, où ses personnages dans ce décor végétal tissent des liens les uns vers les autres créant un réseau contemporain dans un décor du XVIIIe siècle et rappelant ainsi le paysage existant et la végétation qui s’efface au profit de la ville qui telle une tentacule absorbe toute la place.

Cette exposition émotionnelle et sensorielle est un pont entre des époques le XVIIIème et le XXIème siècles, un pont entre les cultures française eet américaine, un pont entre l’universel et l’intime, savoir comment nous vivons la relation originale et comment elle nous place dans le monde. -Alice Riehl
Dans cette composition cinq personnages évoluent et retranscrivent les histoires, celles de 12 new-yorkais et de deux français vivant à New-York. On pourrait commencer l’histoire en partant de droite, avec ce détail d’un petit garçon qui trouve refuge dans un arbre, rappelant un dessin de Jean-Baptiste Huet pour la manufacture, le ballon de Gonesse, le premier vol en montgolfière qui se termine dans un champ, effrayant des paysans et ce petit garçon, l’arbre familier est alors un protecteur. En parallèle l’artiste se pose la question sur notre époque, sur le rôle de la nature, est-il toujours le même? Alice Riehl propose l’inverse, est-ce que dans un lieu où la nature est menacée par l’urbanisation intensive, ne serait-ce pas à l’homme de devenir son protecteur ? Dans le cadre de cette résidence à la Villa Albertine, elle a mené des interviews à New-York avec quatorze personnes qui intervenaient soit dans le champ de la défense de l’environnement soit dans le champ de l’art. A ces personnes, elle leur a posé les deux mêmes questions :

Quelles actions peut-on mener aujourd’hui pour connecter les citadins aux plantes ? Avez-vous une histoire personnelle à me raconter avec une plante ?
Ces 14 personnes rencontrées étaient botaniste, jardinier, historien d’art, chercheur, sociologue et tout simplement habitants de cette cité hors norme. Ces interviews ont constitué le ciment de ce panorama en porcelaine, établissant le lien entre la ville et le végétal, tout en s’inspirant des célèbres motifs de la manufacture.
Elaboration d’un parfum
Cette installation en porcelaine, sur ce fond noir, extrait des « Bonnes herbes » œuvre délicate et sensorielle créée par Alice Riehl est en dialogue avec la création Green Porcelaine, d’Alexandra Monet, parfumeur chez DSM-Firmenich. Cette dernière a composé un parfum inédit à base de lilas, de galbanum et d’érable symbole du séjour new-yorkais d’Alice et présent sur l’oeuvre, soulignant le propos de l’artiste sur la fragilité de la nature et sensibilisant le public aux enjeux écologiques.

« J’ai découvert cet univers végétal d’Alice Riehl très inspirant pour un parfumeur et ce qui me semblait une évidence dans cette collaboration c’était de se dire que la céramique est un support très utilisé en parfumerie. Nous avons échangé toutes les deux, je me rappelle du premier regard d’Alice, je suis arrivée au moment où toute la partie recherche était déjà faite, l’artiste m’a présenté un croquis de son oeuvre, de nombreux végétaux étaient déjà présents, notamment, la pivoine, le laurier rose, l’érable, le lilas qui sont des plantes muettes dont on ne peut rien extraire mais qui ont des odeurs très spécifiques qu’on essaie de reproduire en parfumerie avec le nez et l’inspiration du parfumeur. Pour reproduire ces matières premières, comme la pivoine et l’érable, des plantes qui sentent mais qui n’expriment rien en parfumerie, on utilise la technique du « nature print », le végétal est mis sous cloche, on attend que l’air y soit saturé de molécules olfactives, cet air est réparti dans un spectromètre de masse pour obtenir les différentes molécules odorantes et cela permet de constituer la formule du parfum de la plante. Très vite nous nous sommes fixées sur cet axe « green porcelaine » car j’ai eu envie en créant ce parfum de réunir l’idée du fond le végétal très présent et de la forme, la porcelaine d’Alice. Une vraie émotion très sensuelle et une certaine douceur que je voulais représenter dans ce parfum. Je l’ai composé avec des notes très musquées, très boisées et un départ beaucoup plus nerveux, végétal avec du galbanum, du basilic, j’ai également fait le lien entre la nature et la ville avec des notes minérales, en utilisant une matière première le casmiwood qui sent un peu le bois. – Alexandra Monet, parfumeur chez DSM-Firmenich
Esprit « ramoneur »
« La façon dont les couleurs ressortent sur du noir qui est dit fond « ramoneur » est lié à l’habillement moins salissant, j’ai trouvé que la façon dont les fleurs et les feuilles émergeaient sur ce fond établissait un parallèle avec l’époque compliquée et ces fleurs devenant symbole d’espoir, j’ai voulu retrouver cet esprit et c’est pour cela que j’ai travaillé pour la première fois avec de la couleur, des émaux aussi forts, sachant que d’habitude je travaille avec des teintes plus douces » – Alice Riehl


Cette exposition est une belle opportunité de faire une escapade à Jouy en Josas pour découvrir à la fois cette oeuvre « Herbarium Interior » et la manufacture, tous ces tissus, le motif « ananas » de la chambre de Marie-Antoinette, ces salons, chambres, bureaux reconstitués et décorés de ces tissus enchanteurs qui défont ces idées reçues tout en éveillant chez beaucoup d’entre nous ces souvenirs d’enfance, de mode, rappelant les couvre-lits, les rideaux, tissus muraux légèrement désuets qui nous enchantaient et continuent finalement à nous captiver.

L’oeuvre d’Alice Riehl nous révèle une autre dimension celle de notre actualité, des enjeux écologiques et l’intention oubliée de ces décors dont le sujet était essentiellement la nature, l’éveil à ces questions essentielles du XVIIIe siècle avec Jean-Jacques Rousseau qui se disait « l’homme de la nature et de la vérité », lui aussi comme l’artiste récoltait les plantes et composait son herbier. A notre tour de tenter de répondre aux questions d’Alice.
« Jamais la nature ne nous trompe, c’est toujours nous qui nous trompons. » Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

➡️Un musée qui conserve un patrimoine inestimable et une exposition à découvrir jusqu’au 24 mai
Dernière suggestion, la boutique qui suit la visite et propose toutes sortes d’articles et également des coupons de tissu.

Musée de la Toile de Jouy
Herbarium Interior – Alice Riehl
Exposition temporaire jusqu’au 24 mai
Château de l’Églantine
54, rue Charles de Gaulle
78350 Jouy-en-Josas
Pour découvrir les collections permanentes et la boutique : ouverture tous les jours sauf le lundi sauf 25 décembre et 1er janvier
Directrice du musée de la Toile de Jouy : Soline Dusausoy




Un commentaire
Eva L
Très intéressant et un plaisir à lire! Très envie de découvrir et n’y manquerai pas. Merci The Gaze!