Art africain contemporain au Mémorial de Caen

Ce matin-là en partant à Caen pour une première visite du Mémorial de Caen, je ne me doutais pas de la grandeur au sens propre et figuré de ce lieu symbolique construit pour la paix et inauguré le 6 juin 1988 en mémoire de l’histoire de la seconde guerre mondiale. En arrivant on aperçoit ce bloc de pierre spectaculaire, fracturé en deux, ouvrant sur l’entrée des visiteurs.

Visiteurs se dirigeant vers un bâtiment moderne avec des drapeaux de différents pays, sous un ciel nuageux.
Mémorial de Caen

Un musée de la mémoire et de la paix

 « Pour moi, la bataille de Normandie c’était la pierre cassée. Au-delà du Débarquement qui était quelque chose de très horizontal, la bataille de Normandie a été la bataille où a été détruit une grande partie de la ville, une grande partie de la Normandie »

– Jacques Millet, architecte du Mémorial.

Ce musée conçu par l’architecte Jacques Millet sur un lieu stratégique n’est pas sans rappeler les blockhaus allemands, il est inséré entre deux éléments très rectilignes sur une pelouse bien verte où se sont composés les différents jardins du souvenir américain, britannique et canadien. On peut lire sur la façade une phrase du poète caennais Paul Dorey :

« La douleur m’a brisée, la fraternité m’a relevée, de ma blessure a jailli un fleuve de liberté« .

Cette institution dont la mission est principalement éducative, axée sur la mémoire des conflits, la compréhension de l’histoire du XXe siècle, s’ouvre depuis peu aux artistes. L’art étant un des vecteurs importants pour rappeler l’histoire.

Un homme en uniforme militaire vert se tient au premier plan, regardant la caméra, tandis que plusieurs autres hommes aux chapeaux roses se tiennent derrière lui. Des fleurs jaunes sont visibles au bas de l'image.
Omar Victor DIOP. Thiaroye, 1944, série Liberty, 2016. Impression jet d’encre sur papier Hahnemühle 120 × 163 cm. Galerie MAGNIN-A, Paris

La parole aux artistes africains

Et pour la première fois le musée donne la parole aux artistes africains avec une nouvelle exposition « (Dé)colonisations – des artistes africains interrogent l’histoire ». Elle présente soixante oeuvres provenant de différentes collections dont un tiers d’entre-elles est prêté par la fondation Gandur pour l’art qui installe à deux pas son futur musée, un projet très ambitieux, dont le chantier devrait se terminer en 2030.

Cinq thèmes

L’exposition s’articule sur 5 thèmes autour des conflits, de la colonisation et des futurs défis du continent africain. Elle permet de voir la diversité des techniques pratiquées par les artistes que ce soit la peinture, la sculpture souvent créée à partir d’objets recyclés, le tissage, la photographie (j’apprends que Augustus Washington réalise à Monrovia au Libéria, un premier daguerréotype de l’abolitionniste John Brown vers 1846)… Je remarque que très souvent les artistes utilisent leur autoportrait, se mettent en situation, s’emparent des codes occidentaux, les détournent et affirment ainsi leur présence dans l’art. Les oeuvres sont très visuelles, piquent notre curiosité, chacune est un moyen d’affirmer et de rectifier l’Histoire de l’Afrique. Que ce soit un trône constitué de munitions par Gonçalo Mabunda, ou d’une tapisserie de Romeo Mivekanin représentant les tirailleurs sénégalais que l’on retrouve aussi dans la photographie d’Omar Victor Diop Thiaroye, affiche de l’exposition, hommage des deux artistes en mémoire du massacre de ces soldats qui ont combattu dans les guerres aux côtés des français.

Vue d'une galerie d'art avec des œuvres exposées sur les murs. Deux personnes se déplacent dans l'espace, passant devant des tableaux de différents styles, incluant une peinture bleue et une photographie en noir et blanc.
Vue de l’exposition, de gauche à droite : Catheris MONDOMBO. Malentendu, 2023. Technique mixte sur bâche usagée. Collection d’art CBH, Geneve. Fabrice MONTEIRO. Mr Banania, 2017 et Pitit noir, 2017. Canson Infinity Platine Fibre Rag 310 g 120 × 120 cm. Galerie MAGNIN-A, Paris. Au centre on aperçoit la sculpture de : Dominique ZINKPÈ. Les démasqués des cinq continents, Océanie, 2007 Bois sculptés et collés, fil de fer, lanières. 185 × 106 × 50 cm. Collection Fondation Gandur pour l’Art, Genève

La guerre – la reconstruction

L’art africain est évocateur des coutumes, on pense à ces discussions autour de l’arbre à palabres, ce sont aussi les couleurs, celles d’une peinture de l’artiste roi de la sape Cheri Samba autoproclamé « peintre populaire congolais » ou de celle de son « dauphin » JP Mika. Ce dernier commente sa toile Congo, terre de la convoitise, 2010, qui est une métaphore de la conférence de Berlin de 1885, le sujet était le partage et la division de l’Afrique entre les européens et les américains. Et depuis cette date, son pays qu’il compare à « une belle femme » pour ses richesses ne cesse de susciter toutes les convoitises occidentales comme africaines en provoquant malheureusement des guerres.

A gauche : l’artiste JP Mika devant une toile de Cheri SAMBA. Je suis les poumons et le cœur du monde, 2019 Acrylique et paillettes sur toile 135 × 200 cm Galerie MAGNIN-A, Paris. A droite JP MIKA. Congo, terre de la convoitise. Acrylique sur toile. 89 × 97 cm. Collection Fondation Gandur pour l’Art, Genève.

Les archives, réécrire l’histoire

Les archives sont souvent au coeur du travail de nombreux artistes c’est le cas de Malala Andrialavidrazana, qui a participé en 2025 à cette exposition à Genève au musée Rath « Au-delà des apparences ». Elle présente sur place une grande frise de plus de 8 mètres qui découvre une planisphère sur laquelle elle place des collages, chacun d’entre-eux relate un évènement marquant, elle nous offre ainsi sa réécriture de l’histoire en se basant sur ses recherches d’archives, et mettant en exergue des évènements historiques qui font écho au débat contemporain, souvent sur les rapports de pouvoir, un travail titanesque. Au centre se trouve la statue démantelée en 1776 de Georges III à Montréal, elle est en résonance avec les réactions qui ont suivi le meurtre de George Floyd en 2021. A côté c’est au tour des suffragettes et ainsi de suite. En parallèle de cette oeuvre, le visiteur peut utiliser un écran tactile sur lequel défile la reproduction de la fresque avec les points forts, il suffit de cliquer sur les points et toutes les explications, les documents apparaissent. Malala nous offre ainsi à travers sa démarche artistique sa leçon d’histoire avec tout ce que sa sensibilité a fait ressortir et qui lui semble important de souligner.

Une personne interagissant avec un écran tactile montrant une œuvre d'art colorée, avec un mural riche en détails en arrière-plan.
Malala ANDRIALAVIDRAZANA. Rolling Figures 2.0, 2022. Impression numérique sur papier en fil de coton 840 × 152 cm. Atelier de l’artiste

« …le processus même de ma démarche artistique faisait écho à la thématique qui est développée dans cette exposition. Mon travail est de dépouiller tous les documents délaissés, je dis délaissés car je constate qu’on oublie ces documents qui existent et pourtant, le monde s’est construit avec. Ce sont de véritables récits et cela vaut le coup de refaire un pas en arrière. Je refuse de travailler avec internet et constitue ma propre collecte d’archives de cartes, de billets de banque, certains remontent aux années 1920, je travaille avec certaines collections privées de banques, d’institutions… »

– Malala Andrialavidrazana, propos recueillis lors de ma visite.

Chaque section est animée de citations des grands hommes Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Edouard Glissant…

Citation d'Édouard Glissant sur l'importance de reconnaître les histoires non-dites dans le monde actuel.
« Le monde actuel ne peut plus tolérer l’oubli d’un crime ou la moindre ombre portée. Il est impératif que les non-dits des histoires soient conjurés pour permettre à tous d’entrer ensemble et libérés dans le monde. »

– Edouard Glissant, Une nouvelle région du monde
Trois œuvres textiles accrochées au mur, représentant des scènes sociales et politiques, avec des messages comme 'Non à la corruption'.
A gauche : Marie-Claire MESSOUMA MANLANBIEN. Map, Hair, and Razorblade, 2023. Raphia, cheveux, cuivre, éponges à cheveux. Galerie Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris) – A droite Lucie KAMSWEKERA. Non à la corruption et Epoque Coloniale, 2022.Deux toiles de jute, fils de laine. Collection Fondation Gandur pour l’art, Genêve

Religion – Restitutions

La visite se poursuit et révèle les préoccupations, les intérêts des artistes pour aussi bien des questions historiques, sociétales, religieuses…

Dominique Zinkpé est un artiste béninois, (le bénin est le berceau du vaudou), il nous interpelle avec cette croix emblématique de la chrétienté posée sur une sculpture africaine et composée de multiples petites statuettes en bois regroupées par deux pour indiquer la gémellité car dans certains pays d’Afrique lorsqu’un jumeau meurt l’autre doit l’accompagner et ces petites statuettes en sont le symbole.

Dans cette même section « L’ordre de l’injustice », le sujet des restitutions des pays occidentaux est évoqué par Catheris Mondombo qui représente sur une bâche usagée, le colon portant une caisse datée 1750, il se trouve derrière une femme accroupie qui lui tourne le dos car c’est trop tard, l’Afrique c’est le futur, elle porte ces petits fils rouges, rappelant le rôle essentiel de la femme africaine.

Un art porteur de messages.

Ces artistes nous donnent leur vision du monde et affirment ainsi la présence de cette école artistique subsaharienne.

Deux personnes marchant sur un chemin en direction de plusieurs drapeaux nationaux plantés sur un terrain herbeux, avec des nuages dans le ciel.
Mémorial de Caen

De nombreuses écoles organisent des visites sur les lieux et cette exposition a été préparée avec un accompagnement pédagogique pour « donner envie » de connaître la peinture africaine contemporaine et en voir d’autres.

(Dé)colonisations

des artistes africains interrogent l’Histoire

Mémorial de Caen

Jusqu’au 11 novembre 2026

Esplanade Général Eisenhower 14050 Caen

Commissariat : Ayoko Mensah et Jean-Yves Marin

www.memorial-caen.fr

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