Tisser les imaginaires ou tisser la mémoire, les paysages et les récits politiques
The Gaze of MAÏA LE BORGNE DE LA TOUR

L’exposition Tisser les imaginaires a ouvert ses portes à la Maison Thalie, à Arles. Cette année, comme son nom l’indique, l’événement se consacre au textile en s’articulant autour des quatre axes fondamentaux défendus par la Fondation : les récits écologiques, les savoir-faire, les Majorités Globales et les femmes artistes. À travers ces thématiques, l’exposition fait également dialoguer art et design. On y retrouve aussi bien des œuvres de la Collection Thalie que des pièces uniques ou en éditions limitées de la galerie ALEOR, studio de création dédié au design du vivant, mettant à l’honneur l’artisanat et les ressources du territoire. Sous le commissariat de Nathalie Guiot, fondatrice, et d’Alexia Venot, directrice de création D’ALEOR, Leo Orta, invité en résidence, s’impose en fil conducteur de ce parcours.
En immersion dans le territoire camarguais, Leo Orta s’est intéressé à la vannerie. À l’issue de son voyage, il a remarqué que ce savoir-faire avait aujourd’hui presque disparu de la région, non seulement en raison de sa délocalisation, notamment en Asie du Sud-Est, mais surtout car la production de sa matière première (notamment l’osier) s’est vue fortement impactée par le réchauffement climatique. Ainsi, les pièces de Leo Orta s’inscrivent tant dans la préservation des savoir-faire vernaculaires, que dans la portée des récits écologiques, révélant un lien à la fois puissant et subtil entre art et design. En effet, « tandis que les œuvres d’art donnent forme aux imaginaires portés par les artistes, le design confronte le réel en pensant à de nouveaux usages… », comme le souligne Nathalie Guiot.

Tisser les récits écologiques
Ces récits écologiques se retrouvent dans le travail de Lucy et Jorge Orta, parents de Leo Orta. Dans Trajectories, des coordonnées géographiques sont brodées avec des perles de verre. Cette œuvre abstraite et poétique, née de la découverte de 500 tonnes de débris marins charriés par le tsunami de Sendai (2011) et échoués dans le golfe d’Alaska, retrace les flux perpétuels de notre planète.
Dans une démarche similaire, l’œuvre de Cathryn Boch, ancienne carte maritime tissée pour former une sorte d’excroissance, apparaît comme une métaphore dénonçant le scandale des boues rouges, générées par l’entreprise Pechiney, productrice d’aluminium qui déversa illégalement des déchets toxiques en Méditerranée jusqu’en 1994.

Voilà plusieurs années que la défense des récits écologiques occupe une place centrale au sein de la Fondation. Cet engagement s’est notamment matérialisé par la création du podcast Créateurs face à l’urgence climatique, qui fait dialoguer artistes et scientifiques autour des défis liés au changement climatique.
L’acte de tisser : revendiquer une certaine forme d’écriture
Tant le mot « textile » que le mot « texte » dérivent du latin texere, qui signifie « tisser » ou « entrelacer ». Tisser apparaît dès lors comme une manière d’écrire. Cette idée est particulièrement illustrée dans Stamps of Tana d’Amina Agueznay, artiste marocaine qui tisse des symboles géométriques en raffia : la trame s’y métamorphose en langage, invitant à concevoir une nouvelle forme d’écriture.

Cette démarche résonne avec les pièces de Rosanna Escobar, Braided et Espina. L’artiste colombienne travaille le fique (fibre d’agave), qui s’apparente au crin de cheval, et qui est traditionnellement employé pour la confection des mochilas (sacs artisanaux) au sein de certaines communautés autochtones de Colombie. Le travail de ces communautés revêt une importance fondamentale. Au-delà de la simple utilité de l’objet, l’acte de tisser devient ici une façon de revaloriser ce matériau largement surexploité et détaché de ses origines culturelles, notamment pour la fabrication de sacs de café. À travers l’élaboration de ses tapisseries aux teintures naturelles, l’artiste met en parallèle les liens intimes qui unissent l’humain, l’animal et le végétal : le cheveu, le crin, le fil.

Si le tissage apparaît comme une forme d’écriture, le détissage apparaît comme son alternative plus conceptuelle, mais non moins poétique. Ici, tout se dénoue dans l’œuvre d’Edith Dekyndt, une ancienne tapisserie détissée, laissant affleurer une abstraction qui rend visible des forces jusqu’alors invisibles.

Ouvrir la réflexion sur d’autres manières d’écrire, c’est aussi déployer de nouvelles façons de dessiner le paysage. Dans Strates de Simone Pheulpin, l’assemblage de bandes de coton maintenues par des centaines d’aiguilles dissimulées, laisse apparaître un paysage infini de coraux, de coquillages ou de strates géologiques, faisant écho à l’exposition Géologie des âmes, présentée l’année dernière à la même période.

Tisser pour faire dialoguer les matières et les usages
L’idée de détissage est cette fois reprise par Élise Peroi, artiste en résidence à la Fondation Thalie en 2024. Toutefois, son travail ne s’arrête pas là. En entremêlant peinture, textile et sculpture les œuvres de l’artiste se démarquent par une grande originalité en alliant matières mais aussi usages, et dans ce cas précis à travers une mise en abyme : Son travail délicat retrace une performance au cours de laquelle elle sème des graines à même le métier à tisser, établissant un dialogue entre le geste du tisserand et celui du semeur.

On retrouve ces mélanges mais aussi cette mise en abyme dans l’œuvre d’Eva Jospin. En effet, cette sculpture en carton brodée au fil de soie, met en scène le cénotaphe qu’elle avait précédemment présenté à l’abbaye de Montmajour. Ceci laisse émerger un paysage imaginaire, qui résonne directement avec le titre de l’œuvre Capriccio, un terme emprunté au genre pictural qui émerge dans la peinture du XVIIIème siècle, dédié à la représentation de paysages fantasmés.
Le tissage témoigne aussi souvent d’une grande délicatesse, comme le démontrent les œuvres de Sidival Fila, artiste brésilien et moine franciscain, comme celles de l’artiste japonaise Junko Oki. Tous deux réemploient des textiles anciens, comme des draps ou des vêtements liturgiques en lin ou en soie, ainsi que des broderies, qu’ils réassemblent en laissant apparentes les traces de réparation. Cet acte de soin trouve sa source dans la philosophie du wabi-sabi, un intérêt de la fondatrice qui remonte aux origines de la fondation, avec l’exposition Wabi Sabi Shima présentée à Bruxelles en 2015.

Tissage végétal : lorsque le vivant participe à la création
Matières vivantes, matières organiques : comment le vivant peut-il prendre part à la création ? Plusieurs artistes représentées dans l’exposition s’interrogent sur cette question, notamment Diana Scherer, Ilanit Ilouz et Françoise Vanneraud. En effet, Hyper Rhizome met en parallèle l’intelligence humaine et l’intelligence végétale en exposant des racines sous forme d’architecture vivante, explorant ainsi les qualités potentielles des organismes naturels et les liens que nous pouvons tisser avec eux. De son côté, Ilanit Ilouz fossilise ses tirages photographiques à l’aide d’une solution saline, figeant l’image dans une matérialité vivante qui oscille entre empreinte et disparition, faisant écho aux œuvres de Françoise Vanneraud. Par exemple, avec Archives de Loire, l’artiste collecte la terre du fleuve pour l’appliquer sur des collages photographiques, fusionnant ainsi le sujet et le matériau de l’image.
Vivre avec le vivant, c’est aussi apprendre à vivre avec la mort
L’œuvre de Max Funkat apprivoise le deuil à travers la création de Twin Cabinet, une pièce de chêne oxydé, sculptée à la gouge, conçu pour offrir un refuge aux souvenirs de nos disparus. Par ce biais, le designer invite à commémorer la mémoire tout en effaçant les frontières rigides qui nous séparent de la mort.
La Fondation Thalie aborde ainsi une grande diversité de sujets qui nous invitent à repenser nos manières de vivre, de penser et de produire dans un monde qui ne saurait concevoir cette séparation séculaire entre l’humain et la nature. Quelle est donc notre place au sein de cet écosystème ? Et quelles sont nos possibilités concrètes pour imaginer un avenir plus en phase avec les défis contemporains ? Cette exposition démontre avec force combien l’art et le design contribuent à ces réflexions émergentes.

INFOS PRATIQUES :
34 rue de l’amphithéâtre, Arles
L’exposition est ouverte jusqu’au 31 juillet de 11h à 18h
Visite commentée tous les mercredis et samedis à 17h (sur réservation, 7 euros)




Un commentaire
Gilles Labruyère
Merci, la Parisienne. Je fais suivre à l’artiste textile qui a l’atelier en dessous du mien !