Sèvres, une passion Rothschild
The Gaze of AUDE LANGLOIS-MEURINNE CHARQUET
Entretien avec Viviane Mesqui
Dès les années 1820s, les générations successives des cinq branches de la famille Rothschild collectionnent avec passion les plus belles porcelaines de Sèvres. La Galerie des Gobelins leur consacre aujourd’hui une large exposition remarquable, à l’occasion de la création du nouvel établissement public des Manufactures nationales – Sèvres & Mobilier national. La réunion d’autant de pièces virtuoses, mises en scène dans les intérieurs historiques évoqués qui les abritaient, est exceptionnelle. Rencontre avec Viviane Mesqui, conservatrice de ce musée et commissaire de l’exposition aux côtés d’Oriane Beaufils, directrice des collections de la villa Ephrussi de Rothschild.

Claude-Charles Saunier (ébéniste) ; Manufacture de Sèvres ; Charles-Louis Méreaud, Le Jeune et Joyau (peintres),
vers 1773, noyer, placage de bois de rose, porcelaine tendre, bronze ciselé et doré, Collection particulière.
La naissance du « goût Rothschild »
ALM : Dès la fin du XVIIIème siècle, la dispersion de dizaines de milliers d’objets d’art des collections royales et aristocratiques françaises provoque un formidable essor du marché des objets d’art de d’Ancien Régime, dont la porcelaine. C’est alors que les fils de Mayer Amschel Rothschild s’installent à Francfort, Vienne, Londres, Naples et Paris. Les différentes branches de la famille cultivent le goût de l’aristocratie du XVIIIème siècle et constituent des collections d’exception, réunissant le meilleur des arts. Le « goût Rothschild » même si l’expression est aujourd’hui quelque peu galvaudée, associe l’opulence à l’érudition, la rareté l’éclectisme. Il se caractérise par un sens très développé de la mise en scène : la collection elle-même est conçue comme une œuvre d’art. À cette recherche de magnificence, s’ajoutent la fantaisie et le confort, car les demeures sont destinées tout à la fois à la collection, à l’hospitalité mais aussi à la vie familiale. Les douze très belles aquarelles d’Eugène Lami, montrées toutes ensemble pour la première fois, en sont l’illustration.
VM : Peintre d’histoire, Eugène Lami intervient auprès des Rothschild en France à la manière d’un décorateur. Il travaille d’abord pour James de Rothschild, le « Grand Baron », puis pour son fils Gustave, notamment au château de Ferrières, construit en Seine-et-Marne à partir de 1855 et devenu le parangon des grandes résidences familiales. Lami contribue à fixer ce goût fait de couleurs somptueuses, de matières précieuses et d’objets d’exception : tableaux de maîtres, meubles, orfèvreries, bronzes et tapisseries… qui chatoient. Les œuvres recherchées se distinguent souvent par une provenance prestigieuse, issue notamment des anciennes collections princières ou royales. Les demeures sont dès lors conçues comme des écrins, presque comme des musées privés.

Leur architecture et leur décor se réfèrent volontiers au passé, en particulier à la Renaissance et à la monarchie française. C’est le cas de Mentmore, élevé dans le Buckinghamshire entre 1852 et 1854, du château de Ferrières, de Waddesdon Manor, construit à partir des années 1870 dans le Buckinghamshire, ou encore de la villa Ephrussi de Rothschild, édifiée à Saint-Jean-Cap-Ferrat entre 1905 et 1912,dont la façade apparaît au cœur de l’exposition. Le Grand Siècle français et le style jacobéen anglais fournissent également de nombreux modèles. La prédilection des Rothschild pour le XVIIIème siècle est particulièrement manifeste. Maurice de Rothschild collectionne ainsi des peintures liées à Madame de Pompadour. À Waddesdon Manor, Ferdinand de Rothschild rassemble des meubles de Jean-Henri Riesener, des tapis de la Savonnerie et de nombreux chefs-d’œuvre des arts décoratifs français (plus bas). Waddesdon conserve encore une grande partie de son décor historique et constitue probablement l’expression la plus fidèle du « goût Rothschild ». Avec la villa Ephrussi de Rothschild, qui abrite plus d’un millier de porcelaines de Sèvres, il est l’un des deux grands musées permettant aujourd’hui de découvrir ces collections dans les demeures mêmes pour lesquelles elles furent réunies. En matière de porcelaine, les membres de la famille s’observent, se conseillent et rivalisent. Cette émulation donne également lieu à de nombreux échanges et à des présents affectueux.

Des demeures conçues comme des œuvres d’art totales
ALM : Je salue votre travail de recréation des somptueux intérieurs de la famille qui permet d’appréhender et d’admirer les porcelaines dans leur contexte… Ils illustrent que ces demeures se concevaient comme des œuvres d’art totales.
VM : Leurs résidences d’exception créent un dialogue entre l’architecture, l’ameublement et le décor qui en font des œuvres d’art totales. C’est vrai à Mentmore (construit entre 1852 et 1854), comme au château de Ferrières qui lui est contemporain (construit entre 1855 et 1859), ou à l’hôtel Lambert au XXème siècle. Chez Guy et Marie-Hélène de Rothschild, décors éphémères, costumes et gastronomie participaient à ce dessein. Dans la galerie d’Hercule de l’hôtel Lambert, le décorateur Renzo Mongiardino mit notamment en scène le service à fond vert d’Alphonse de Rothschild dans la « chapelle de Sèvres ». Le célèbre bal Proust de 1971, puis le bal surréaliste de 1972, prolongèrent cet art de la fête. Yves Saint Laurent dessina des robes et des masques, tandis que Salvador Dalí, Andy Warhol et François-Xavier Lalanne contribuèrent à ces soirées. Pour Sèvres, Lalanne créa en 1973 un canard en porcelaine flottant parmi des nénuphars.

Ces demeures étaient destinées à recevoir la société de leur temps, mais elles demeuraient aussi des maisons familiales. Malgré leur inspiration historique, elles offraient un confort extrêmement moderne. Waddesdon Manor, construit entre 1874 et 1885, comme une évocation idéalisée de l’Ancien Régime, disposait dès l’origine de l’eau courante chaude et froide et du chauffage central. L’électricité y fut installée dès 1889, ainsi que des sonnettes électriques permettant d’appeler les domestiques – des innovations qui impressionnèrent fortement la reine Victoria. Dans la galerie supérieure de l’exposition, nous avons cherché à restituer cette expérience sensible totale, en faisant dialoguer lumières, couleurs, matières et objets d’art.
La profondeur incomparable des couleurs
ALM : L’œil aiguisé et érudit des Rothschild leur a permis, génération après génération, de reconnaître et de collectionner les plus belles pièces de porcelaine. À quoi reconnaît-on une belle porcelaine de Sèvres ? À l’audace de ses formes, à l’éclat de ses couleurs, à sa virtuosité technique, ou encore à la qualité de sa peinture –qui était signée de l’artiste–, et de sa dorure très vive au XVIIIème siècle ?
VM : Ce sont d’abord des formes et des couleurs. Des formes audacieuses voient le jour grâce à la réunion des meilleurs artistes de l’époque à la manufacture : Jean-Claude Duplessis – pour les vases à « têtes d’éléphants » ; Jean-Jacques Bachelier – pour les vases « ovales boucs » ci-dessous. Ces créateurs ont conçu des formes pour la table et la décoration et font preuve d’une fantaisie, d’une créativité qui imposent alors de vrais défis techniques aux artisans. Je pense aux têtes d’éléphants dont plusieurs exemplaires se trouvent à Waddesdon Manor et aux pots-pourris à vaisseau. Sur les dix « vaisseaux à mât » connus, cinq ont appartenu à des membres de la famille Rothschild.


Manufacture de Sèvres : G :garniture de trois vases : vase « ovale boucs » et paire de vases « boucs et raisins », vers1767 (porcelaine) ; XIXè siècle (monture en bronze), porcelaine tendre, bronze doré, fond «bleu nouveau». Sèvres, musée national de la céramique / D : paire de vases « boucs et raisins », attribuée à Charles-Nicolas Dodin (peintre 1754 à 1803), 1767-70 (porcelaine), XIXè siècle (bronzes dorés), New York, collection particulière.
VM : Viennent ensuite les couleurs, fruits de véritables prouesses chimiques. La manufacture de Sèvres, qui succède en 1756 à celle de Vincennes fondée en 1740, utilise alors une pâte particulière, fragile : la porcelaine tendre. Très recherchée par les collectionneurs du XIXème siècle, et notamment par les Rothschild, cette matière permet d’obtenir des couleurs d’une brillance et d’une richesse exceptionnelles. Les pigments pénètrent dans la glaçure transparente, donnant aux contours un modelé onctueux et une profondeur caractéristiques. Le fond vert, commercialisé dès 1756, se décline en de nombreuses nuances : vert bleu, « vert gay », vert « olive », vert « de pomme » ou « apple green» d’un ton émeraude profond. Les Rothschild ont possédé une part considérable des porcelaines à fond vert produites par la manufacture.
Le rose, développé à partir de 1757, est d’abord apprécié par Madame de Pompadour, Louis XV et le prince de Condé. Il séduira ensuite Alfred de Rothschild à Seamore Place (Londres) et à Halton House (Buckinghamshire), ainsi que Béatrice Ephrussi de Rothschild. Cette couleur donne naissance à des décors très variés : semis de pointillés d’or dits « œil-de-perdrix », effets marbrés ou combinaisons polychromes particulièrement raffinées. Les Rothschild apprécient tout spécialement ces fonds travaillés.
L’exposition présente ainsi une pièce destinée à la chambre de Madame de Pompadour à l’hôtel d’Évreux, actuel palais de l’Élysée, le pot-pourri « à vaisseau » ci-dessous. Sa combinaison des fonds rose, vert et bleu se situe autour de 1760, bref moment de l’histoire de la manufacture caractérisé par ces complexes associations.

ALM : La porcelaine dure produit-elle un effet très différent ?
VM : Oui. La porcelaine dure, produite notamment en Chine et à Meissen, contient du kaolin, une argile blanche très pure. Sa cuisson à une température plus élevée la rend plus résistante. Son blanc, légèrement froid, peut tirer vers le gris ou le bleu, tandis que les décors paraissent davantage posés à la surface. La manufacture de Meissen domine le marché européen durant la première moitié du XVIIIe siècle, avant que Sèvres ne s’impose à son tour dans la seconde moitié du siècle.
Des couleurs et des ors qui traversent les siècles
ALM : La couleur de Sèvres est inaltérable, n’est-ce pas ?
VM : Les couleurs de la porcelaine sont fixées par la cuisson. Elles peuvent ainsi traverser les siècles sans perdre leur éclat. Il en va de même pour l’or. Destiné à une clientèle prestigieuse, il est souvent employé avec abondance. Après la cuisson, il est bruni – c’est-à-dire poli afin de révéler toute sa pureté et sa brillance. De délicats motifs ornementaux viennent encore enrichir les fonds. Ces détails constituent l’une des signatures de Vincennes puis de Sèvres, comme on peut l’observer sur les vases « boucs et raisins».
Le portrait d’Anne de Clèves, peint en 1825 par Marie-Victoire Jaquotot d’après Hans Holbein le Jeune, est quant à lui un chef-d’œuvre de peinture sur porcelaine. Exposé à Ferrières par James de Rothschild, il illustre les qualités exceptionnelles de ce matériau dans le rendu des visages, des carnations, des textiles et de la lumière.

Paire de vases ferrés, attribuée à Charles-Nicolas Dodin, vers 1765-70, Porcelaine tendre.
Quand la porcelaine devient un matériau d’ameublement
ALM : Est-ce propre à la manufacture de Sèvres de monter des plaques deporcelaine sur du mobilier ?
VM : Cette pratique est principalement associée à la manufacture de Sèvres, même si elle fut largement imitée au XIXe siècle, lorsque se développa une véritable frénésie pour le « Vieux Sèvres » de l’Ancien Régime. Les meubles ornés de plaques de porcelaine apparaissent à la fin des années 1750 et connaissent un succès fulgurant jusqu’aux années 1780. Les marchands-merciers achètent les plaques à la manufacture, puis font réaliser les meubles par de grands ébénistes, notamment Martin Carlin, avec le concours de bronziers. Ces créations répondent souvent aux commandes de la cour. Une commode destinée à Mademoiselle de Sens, petite-fille de Louis XIV, fut ainsi ornée de plus de quatre-vingt-dix plaques de porcelaine. Réalisée vers 1760 par le remarquable ébéniste Bernard II Van Risen Burgh, dit BVRB, elle appartint par la suite à Édouard de Rothschild et a rejoint récemment les collections du musée du Louvre.
L’exposition présente également un coffre à bijoux de Martin Carlin conservé au château de Versailles, comparable à ceux qui furent livrés vers 1770 à Madame du Barry et à Marie-Antoinette. Provenant des collections d’Alfred de Rothschild à Seamore Place (voir ci-dessous), ce meuble d’une grande élégance s’inspire de l’art d’André-Charles Boulle. Observez la frise ondulée de porcelaine, encadrée d’un bronze doré imitant la passementerie. Le seau d’atours de la comtesse du Barry, daté des mêmes années, offre un autre exemple spectaculaire de porcelaine peinte intégrée au mobilier. Présenté ici pour la première fois au public (en tête de l’article), cet objet doublé de fer-blanc a longtemps soulevé des interrogations. Était-ce une jardinière, une glacière ou un récipient destiné à la lingerie ? Oriane Beaufils et moi-même pensons qu’il pouvait servir à recueillir le linge sale, les rubans et les dentelles décousus des vêtements.
La production de meubles abondamment ornés de porcelaine se poursuit au XIXe siècle et contribue au prestige de Sèvres. Achevé en 1828, le remarquable Secrétaire des Muses est presque entièrement recouvert de plaques. La porcelaine n’est alors plus seulement employée pour les vases ou les services de table : elle devient un véritable matériau d’ameublement.
Un objet favori
ALM : Quel objet de l’exposition a votre préférence ?
VM : La paire de vases « cuir » à fond vert ayant appartenu à Alfred de Rothschild, à Seamore Place, est unique au monde. Ces vases prennent la forme de bouteilles parcourues de bandes et de petits lacets en trompe-l’œil, qui semblent les corseter de cuir. Ils sont peints de scènes représentant l’Amour et Psyché, d’après des modèles d’Étienne-Maurice Falconet.

Spoliations et restitutions
ALM: L’arrivée des nazis au pouvoir et les spoliations ont durement frappé les différentes branches de la famille Rothschild. Les restitutions demeurent incomplètes.
VM : Dans le contexte de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler et des persécutions antisémites perpétrées par l’Allemagne nazie, de nombreux membres de la famille Rothschild sont contraints de fuir la France, l’Autriche, l’Allemagne pour gagner notamment la Suisse, le Portugal, ou les États-Unis. En France, si la famille a pu en emporter un certain nombre d’objets avec elle, leurs résidences et collections sont systématiquement pillée par l’administration allemande. Certains objets pillés sont destinés au vaste musée universel projeté par Adolf Hitler à Linz, qui ne verra jamais le jour ; d’autres à sa collection personnelle ou à celle d’Hermann Göring, collectionneur compulsif qui se sert abondamment à Paris.
Le régime de Vichy contribue à ces spoliations. Edouard, Philippe, Robert, Maurice et Henri de Rothschild sont déchus de la nationalité française en septembre 1940. Leurs biens sont mis sous séquestre et mis en vente par l’administration des Domaines pour financer le Secours national, organisation caritative placée sous l’égide du maréchal Pétain. Afin d’empêcher le départ à l’étranger de certaines œuvres majeures, les musées nationaux exercent alors leur droit de préemption.
L’exposition présente un ensemble d’objets acquis de cette manière par différents musées nationaux et demeurés dans leurs collections, tandis que la majorité des biens furent restitués après la guerre. En décembre 2025, nous avons formulé une proposition de restitution concernant les dernières pièces identifiées.
Aude Langlois-Meurinne Charquet

Sèvres, une passion Rothschild. De la villa Ephrussi à Paris.
Mobilier national
Jusqu’au dimanche 26 juillet 2026
Commissariat : Orianne Beaufils, conservatrice du patrimoine, directrice des collections de la villa Ephrussi de Rothschild et Viviane Mesqui, conservatrice du patrimoine au musée national de Céramique.
46 avenue des Gobelins, Paris 75013
mobiliernational.culture.gouv.fr
En savoir + :
À LIRE. Sèvres, une passion Rothschild, sous la direction d’Oriane Beaufils et de Viviane Mesqui, Éditions Monelle Hayot,



