Faire époque avec Chana Orloff…

THE GAZE OF VALERIE DE SAINT PIERRE

Le musée Zadkine est sans doute l’un des ateliers d’artiste (convertis en musée) les plus poétiques de Paris. Y retrouver cet hiver Chana Orloff (1888-1968),, sculptrice intimiste, est une raison de plus d’y flâner longuement, à l’abri ( mais en écho, ô combien !) du chaos du monde.

A gauche : Chana Orloff – Mon fils marin, 1927. Pierre. Paris, Aetliers musée Chana Orloff.

L’endroit y accueille jusqu’au 31 mars 2024 la première exposition monographique consacrée à cette artiste, célèbre et célébrée de son vivant. Mais assez injustement méconnue aujourd’hui, hormis quelques aficionados épris d’architecture ( son atelier Villa Seurat, dans le XIVème arrondissement, est l’œuvre d’ Auguste Perret) ou d’esthétique années 30 ( elle figure dans les collections du musée Landovski, à Boulogne)…

Au Musée Zadkine, Chana Orloff est presque chez elle… Le sculpteur et elle ne se connaissaient pas mais de multiples liens implicites les relient : tous deux sont d’origine juive et nés dans l’Empire russe ( l’Ukraine pour Chana Orloff), tous deux arrivent à Paris en 1910 à l’âge de 22 ans ( après une émigration en Palestine pour Chana Orloff), tous deux sont des familiers de la scène artistique de Montparnasse, si féconde au début du XX ème siècle. 

Tous deux, enfin, placent aussi l’humain, la figure humaine, au centre de leur œuvre, sans se soucier des chapelles artistiques.

La centaine d’œuvres présentées au sein d’un parcours chrono-thématique passionnant, permettent de révéler un talent et un destin frappants. 

Vue de l’exposition avec Pauline Créteur, au centre, commissaire de l’exposition

Chana Orloff, jeune couturière remarquée par un professeur avisé (qui l’encourage à se former aux arts plastiques) se découvre, un peu par hasard, une vocation pour la sculpture … Dès 1920, elle se fait connaître -et acquiert vite son indépendance économique- par ses « portraits » d’amis -tous les « people » créatifs de l’époque, Soutine, Modigliani etc, en sont  !-, des « têtes » extraordinairement vivantes, posées sur des supports en bois, en métal, en pierre. Elles font alors fureur et impressionnent encore aujourd’hui par leur expressivité. Le propos de Chana Orloff est sans ambage : elle veut « faire l’époque », c’est-à-dire s’arrimer, par son travail, à ce qui fait la contemporanéité, pour en rendre compte, dans toute sa vitalité. 

Ossip Zadkine. Masque, 1924 ; en bas à gauche : Tête d’homme, 1922. Bois doré à la feuille. paris, musée Zadkine. En bas au centre : Chana Orloff. Sérénité, 1916. Bois. Paris, Ateliers-musée Chana Orloff. A droite deux dessins d’Amedeo Modigliani. : en haut : Chana Orloff, vers 1916. Plume et encre brune. ; En dessous : Ary Justman, 1918. Graphite. Paris, Ateliers-musée Chana Orloff

Les sculptures qui viendront ensuite, ses « Femmes en mouvement » ( danseuses, amazones, sportives, garçonnes… ), toute de fluidité presqu’androgyne, puis ses nombreuses -et parfois- sublimes maternités, rendent ainsi un tribut sensible mais fort à une condition féminine alors en pleine mutation. L’exposition compte aussi une salle dédiée aux animaux, familiers et symboliques, souvent issus du bestiaire yiddish, qui flirtent parfois avec grâce avec les arts décoratifs. 

Les dernières salles permettent enfin de découvrir ses œuvres torturées d’après-guerre (elle-même a pu fuir en Suisse mais retrouvera son atelier pillé) puis plus « officielle », dans les années 50, où elle réalise plusieurs monuments commémoratifs en Israël. 

Au-delà de cette œuvre riche, souvent convaincante – mais que l’on peut trouver un peu en deçà de celle d’Ossip Zadkine, justement- le destin de Chana Orloff « fait -lui aussi- l’époque » !  

Chana Orloff. Ruth et Noémie, 1928. plâtre peint. Paris, Ateliers-musée Chana Orloff

Chassée d’Ukraine par les pogroms, émigrée en Palestine, très jeune veuve d’un poète polonais rescapé de 14-18 mais tué par la grippe espagnole, figure des Années Folles, mère isolée du petit Didi, persécutée par les lois antijuives, menacée par la Rafle du Vel d’hiv, exilée, spoliée de ses œuvres ( elle retrouve son atelier pillé en 1945 et seule une sculpture a été retrouvée à ce jour ).., aucun des soubresauts et des épreuves, collectifs ou personnels, du 20 ème siècle ne lui ont été épargnés.

Les deux photographies, présentées dans l’exposition ( dont une pour Vanity Fair, en 1924), d’esprit très Gertrude Stein, renvoient. néanmoins, avec une dignité palpable, l’image d’une femme forte, revendiquant son statut d’artiste et de mère. 

Une visite émouvante à bien des égards …

Chana Orloff

Sculpter l’époque

Musée Zadkine

Jusqu’au 31 Mars.

COMMISSARIAT :
Cécilie Champy-Vinas, conservatrice en chef, directrice du musée Zadkine
Pauline Créteur, chargée de recherches à la Bibliothèque nationale de France
COMMISSAIRES ASSOCIÉS
Eric Justman et Ariane Tamir, Ateliers-musée Chana Orloff

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