Tudo o que eu quero / Tout ce que je veux

Artistes portugaises de 1900 à 2020

Centre de création contemporaine Olivier Debré (CCCOD) à Tours

Saison France / Portugal.

MARIA HELENA VIEIRA DA SILVA
MARIA HELENA VIEIRA DA SILVA (1908-1992) « Moi, réfléchissant sur la peinture » 1936- 1937 – Huile sur toile – Collection Comité Arpad Szenes-Vieira da Silva. Paris

Après Lisbonne à la Fondation Calouste Gulbenkian, c’est à Tours au centre de création contemporaine Olivier Debré (CCCOD), que nous pouvons voir cette exposition à l’occasion d’un très bon prétexte : la saison France / Portugal. A l’origine, cette exposition devait être montrée également à Bruxelles au Palais des Beaux-Arts (BOZAR), mais suite à un incendie, le projet a dû été annulé.

120 ans d’histoire de l’art portugaise

Plus d’un siècle d’histoire de l’art portugaise réuni à Tours au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré sur les bords de Loire. Pour cette saison franco portugaise, quoi de mieux que ce lieu de création conçu par l’architecte portugais Francisco Xavier de Aires Mateus qui a su préserver le bâtiment existant tout en imaginant autour, une structure très fonctionnelle et claire dédiée à l’art.

AURELIA DE SOUZA (1866-1922) . Autorretrato «com o laço negro» [Autoportrait «à la cravate noire»], c. / vers 1895

Cette exposition déjà présentée à Lisbonne a une scénographie très différente à Tours et s’adapte au lieu. Quarante femmes artistes portugaises ont été sélectionnées et, pour chacune, trois ou quatre oeuvres sont exposées, offrant un regard sur le XXe siècle à travers leur travail.  Les commissaires Helena de Freitas et Bruno Marchand ont fait ce choix des artistes, toutes nées avant 1980. Le titre « Tudo O Que Eu Quero / tout ce que je veux » inspiré d’une phrase de Lou Andreas-Salomé «Le monde ne te fera pas de cadeau, crois-moi. Si tu veux avoir une vie, vole-la.» est explicite , rien de plus simple, l’exposition de toutes ces oeuvres s’empare des salles du musée, donnant un vrai aperçu de ce que peut être cette histoire féminine de l’art.


« Cette exposition est un geste politique car c’est une idée de la ministre de la culture au Portugal qui m’a invitée à faire découvrir l’art portugais des femmes au Portugal et en France. L’idée était de faire une grande exposition avec quarante artistes qui n’est pas une exposition inventaire avec un ensemble d’artistes très vaste et une oeuvre pour chaque artiste. On a voulu créer un parcours à partir des oeuvres du début de siècle 1900, date très importante pour nous car du point de vue symbolique c’est le début de notre regard sur la femme artiste, jusqu’au à nos jours 2020. C’est le choix de ces oeuvres qui a conduit la narration de cette exposition. C’est en les choisissant que l’ensemble des quarante artistes a été trouvé. On a voulu un vrai dialogue entre les oeuvres, les artistes, les disciplines, les différentes générations et créer des tensions pour une belle exposition. »
_ Helena de Freitas , commissaire de l’exposition. 

La question de la femme qui n’est plus un modèle mais une créatrice

AURELIA DE SOUZA
Au fond à droite : PATRÍCIA GARRIDO (1963) « O prazer é todo meu V » (tout le plaisir est pour moi, 1994 – Polyester, silicone,fer – Collection de l’artiste Au centre : ARMANDA DUARTE (1961) « Cabeça, tronco e membros » (tête, torse et membres), 2012. Baguette de balsa, papier de verre, sciure et petite étagère. Collection Caixa Geral de Depositos. Sur le mur de droite : ROSA CARVALHO et mur de gauche et au fond au centre : AURELIA DE SOUZA

Cette femme artiste a dû s’imposer, quand on sait que très peu d’ateliers acceptaient la présence féminine pour un autre motif que des séances de pose. La première partie de l’exposition montre sous plusieurs formes les auto-portraits des artistes. C’est le cas de Aurélia de Souza (1866-1922) qui a étudié en France à l’Académie Julien et qui a introduit la notion du regard de l’artiste qui nous regarde, on peut imaginer que pour les femmes artistes de cette fin du XIXe/ début XXe siècles, il était loin d’être une évidence d’exercer pleinement son art et d’obtenir une reconnaissance. Ses peintures ont été placées en dialogue avec celles de Rosa Carvalho (1952) qui s’approprie des oeuvres mythiques comme celle de David présentant Madame Récamier installée sur sa méridienne, mais dans la composition de Rosa Carvalho, le modèle a disparu. La femme n’est plus simplement un modèle mais la créatrice qui maîtrise son image qu’elle souhaite donner au monde.

ROSA CARVALHO
ROSA CARVALHO (1952) -« Re-Récamier », 2020 – Huile sur toile imprimée – Collection de l’artiste

C’est ce que fait Patricia Garrido, elle s’impose face au monde, son portrait dématérialisé Tout le plaisir est pour moi II est une empreinte de son passage, elle pose la question de la place de la femme dans l’art, de ce qu’il en restera , la couleur rouge empruntée à son maquillage, provocante et la force de son propos sont en opposition avec la discrétion de l’artiste.

Cette femme forte qui n’hésite pas et bouscule les codes, on revient très souvent à elle, Paula Rego (1935) en est un peu le chef de file. Vanitas est le triomphe de l’ascension de la femme qui prend le pouvoir et qui s’exprime. Elle a eu la chance d’avoir un père qui la comprenne et l’envoie à Londres poursuivre des études artistiques à l’écart du gouvernement portugais de Salazar, dictature rétrograde, répressive sur le plan des moeurs et de la liberté sexuelle (voir article précédent). A côté se trouve une toile de Menez (1926-1995) qui représente une vue de l’atelier, mise en scène très étudiée où l’artiste est absente, seule subsiste posée négligemment sur un tabouret, sa blouse. « Paula Rego a déclaré avoir tout « volé » à Menez ».

MENEZ
MENEZ (1926-1995) « Sem titulo » (sans titre), 1987. acrylique sur toile. Collection Elmano Lerma de Sousa Costa

Toutes ces femmes se dévoilent à travers la peinture, la sculpture ou d’autres formes d’expressions artistiques, parfois insolites, le premier regard ne nous la révèle pas toujours, à nous de la trouver ! Maria Helena Vieira da Silva (1908-1992) est une figure importante de l’Ecole de Paris mais est toujours restée proche de son pays natal, de ses azulejos. Elle peint son autoportrait où elle apparait très symboliquement comme une échelle .

MARIA HELENA VIEIRA DA SILVA,
MARIA HELENA VIEIRA DA SILVA, (1908-1992) « La cheminée », 1930 – Huile surtoile – Collection Comité Arpad Szenes-Vieira da Silva. Paris – « L’Echelle », 1935 – Gouache et fusain sur papier monté sur carton.Courtoisie Jeanne Bucher Jaeger – « La saisie », 1931. Huile sur toile – Collection Comité Arpad Szenes-Vieira da Silva. Paris

Je tisse ma toile d’araignée au fil et au gré de mon vécu : et tout aboutit là, tout se résume ici. Poussière, mouches, fleurs, feuilles sèches et, de temps à autre, je dresse l’inventaire de mon butin, or n’étant douée pour les inventaires, je finis par m’y perdre et n’arrive jamais tout à fait au bout, alors je me remets à tisser.

In Au fil du temps. Percurso fotobiográfico de Maria Helena Vieira da Silva
CCCOD TOURS
Isabelle Reiher, directrice du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré à côté des oeuvres de : LOURDES CASTRO (1930-2022) Sombra projectada de Christa Maar [Ombre projetée de Christa Maar), 1968 Peinture glycérophtalique sur plexiglass/ Collection / Coleção Centro de Arte Moderna-Fundação Calouste Gulbenkian, Lisbonne – ANA VIEIRA (1940-2016) A Passagem da Senhora M.LT. [Le passage de la Dame M.LT],1967/2007 Peinture Email sur bois Estate/ Espolio Ana Vieira, inv. AV.1967/07 0.001

Lourdes Castro (1930-2022) est une captureuse d’ombres , elle est associée aux années avant-garde 1960/70. Après les toiles, le plexiglas devient le support idéal de ses ombres découpées dans le matériau transparent. Il y a son herbier d’ombres de plantes dessinées autour d’un centre qui s’est effacé. La présence ou l’absence, on ne sait plus où se trouve la réalité d’existence.

SARAH ALFONSO
SARAH ALFONSO (1899-1983) « Meninas » (petites filles), 1928 – Huile sur toile. Museu Nacional de Arte Contemporanea

Pour Sarah Affonso (1899-1983), l’art est une obsession, elle ne peut vivre que pour lui, son autoportrait O meu retrato [Mon portrait], 1927 est sans équivoque, un manifeste de son existence, la simplicité des lignes, le regard de l’artiste

« Vivre pour [son] art, vivre avec lui et uniquement pour lui ». « Cela m’a semblé être une obsession, un sentiment sincère et profond, avec toute la vérité que je sens vivre en moi », commente Sarah Affonso à propos de l’exposition de la même année, à la Galerie Bobone.

Sarah Affonso
JOANA VASCONCELOS
JOANA VASCONCELOS (1971) « Brush me », 1999 – Fer chromé, bois et brosses. Collection / Museu de Arte Contemporãnea da Madeira.

On retrouve aussi Joana Vasconcelos (1971), qui avait exposé au Château de Versailles, la célèbre artiste est connue pour ses installations démesurées très reconnaissables jusqu’au kitsch, comme le noeud rose de Miss Dior au Grand Palais. Ici la place est donnée aux balais brosse Brush me, 1999. Une artiste qui donne de la voix par ses oeuvres non dénuées d’humour, elle s’empare de cette notion d’empowerment, inversant l’ordre établi du patriarcat. Elle s’approprie les objets considérés comme vulgaires, bas de gamme, « cheap », en plastique, elle les assemble et en fait une oeuvre d’art.

CCCOD
HELENA ALMEIDA (1934-2018) Photographies noir et blanc – ANA VEIRA (1940-2016) Ambiente -Sala de Jantar [Environnement . Salle à Manger, 1971 Résille en nylon, table en bois peint, assiettes, verres, couteaux en inox, son Collection / Coleção Centro de Arte Moderna-Fundação Calouste Gulbenkian, Lisbonne

Des oeuvres fortes, parfois un cri, un appel , celui de Helena Almeida (1934-2018), ses photographies autoportraits de la femme, les bouches sont cousues sont un cri « Entends-moi », le titre de l’oeuvre.

calouste Gulbenkian
Vue d’ensemble de l’exposition

Une visite qui se fait comme un voyage à travers le paysage artistique portugais sur plus d’un siècle, montrant l’évolution, la présence de ces artistes femmes, certaines oubliées font leur apparition et s’inscrivent pour toujours dans l’histoire de l’art. La nationalité portugaise devient un prétexte, on se rend compte que cette artiste aurait pu vivre dans de nombreux pays. Chez elles, une liberté de ton, de forme, sans tabou, elles innovent et clament leur présence féminine, prenant place dans ce monde masculin.

Un choix qui n’a pas dû être simple, qui montrer ? Quelles oeuvres ? Quel fil conducteur ? Les deux commissaires ont fourni un travail de longue haleine qui donne un sens, rétablissant à leur place amplement méritée ces artistes. En quittant le musée, je me dis que j’aimerais bien voir la même exposition avec quarante femmes françaises ! En attendant, rendez-vous à Tours.

Florence Briat-Soulié

CCCOD
Tout Ce Que Je Veux / Tudo O Que Eu Quero

« En accueillant cette exposition, le Centre de Création Contemporaine Olivier Debré (CCC OD) revendique d’ouvrir notre regard sur une scène internationale de première importance, en mettant en avant l’ancrage historique comme ferment de la vivacité de la création actuelle de ce pays. »

Isabelle Reiher, directrice du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré

INFORMATIONS :

Tout ce que je veux. artistes portugaises de 1900 à 2020

25 mars – 4 septembre 2022

Directrice du Centre de Création Contemporaine Olivier Debré : Isabelle Reiher

Commissariat : Helena Freitas, Bruno Marchandariat

Catalogue de l’exposition : Tudo o que eu quero — Artistas portuguesas de 1900 a 2020» « Tout ce que je veux — Artistes portugaises de 1900 à 2020 »
Ensaio / Essai Bruno Marchand Helena de Freitas/ Production éditoriale Tânia Pinto Ribeiro (INCM)

horaires d’ouverture :

du mercredi au dimanche de 11h à 18h le samedi jusqu’à 19h

Exposition organisée par le ministère portugais de la Culture, la Direction Générale du Patrimoine Culturel et la Fondation Calouste Gulbenkian, en coproduction avec le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR) et le Centre de Création Contemporaine Olivier Debré, avec la collaboration du Plan national des arts portugais.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :