L’incroyable destin de Lee Miller
au musée d’Art moderne de Paris
The Gaze of MARIE SIMON MALET
En ce printemps 2026, Paris rend hommage à deux artistes surréalistes, l’une peintre, l’autre photographe : Leonora Carrington au musée du Luxembourg et Lee Miller. Ces deux femmes libres et modernes étaient des amies. Bien qu’étant toutes deux des figures de l’avant-garde, leur œuvre est peu connue. Lee Miller est encore trop souvent réduite à sa beauté et à son rôle de muse de Man Ray. Comment l’expliquer, malgré son talent et le courage dont elle fit preuve lors de la Seconde Guerre mondiale ?

La rétrospective du musée d’Art moderne de Paris répare cette injustice. Elle invite à découvrir l’œuvre et « les vies » – pour reprendre l’expression d’Antony Penrose, fils unique du couple formé par Lee Miller et Roland Penrose, de l’une des grandes photographes du XXe siècle.
En collaboration avec la Tate Britain, l’Art Institute of Chicago, les Lee Miller Archives (gérées par Antony Penrose et sa fille, Ami Bouhassane), le musée d’Art moderne a réuni 248 photographies parmi lesquelles 173 tirages vintage pour la plupart réalisés par Lee Miller.

Elles sont exposées selon un parcours adapté librement de l’exposition de la Tate Britain. Fanny Schulmann, conservatrice en chef au Musée d’Art Moderne et co-commissaire de l’exposition a notamment choisi de mettre en lumière la place déterminante de Paris dans la vocation de Lee Miller.
Un rôle prémonitoire
Dès l’entrée de l’exposition, Lee Miller apparaît, sublime et mystérieuse, dans Le Sang d’un poète, film de Jean Cocteau (1930-1932) dont une vidéo projette des extraits. La jeune américaine a 23 ans. Elle est à Paris depuis un an. Cocteau lui a donné le rôle d’une statue tourmentant un poète maudit… Une statue qui prend vie puis se brise.
Cocteau a dessiné des lignes sur son visage marmoréen et, sur ses paupières closes, il a peint de grands yeux fixes qui semblent annoncer la tragédie à venir :
Dans 15 ans, Lee Miller verra l’horreur de la guerre, fixera sur la pellicule l’inconcevable et l’indicible de la Shoah.

A travers ses photographies, l’exposition raconte sa trajectoire fulgurante et admirable : Une incarnation de la beauté, égérie de la mode sur papier glacé, se métamorphosant en photographe talentueuse puis en correspondante de guerre affrontant l’enfer des camps de la mort.
La dernière vie de Lee Miller : l’effacement et l’oubli
Selon Antony Penrose, Lee Miller a donc vécu « plusieurs vies ». Il ne connut que la dernière, celle de l’après-guerre – il est né en 1947-, celle de la vie à Farleys Farm House, dans le Sussex.
Dans cette maison de la campagne anglaise, les Penrose organisaient des fêtes légendaires, recevaient leurs amis artistes dont les portraits photographiques réalisés par Lee Miller émaillent l’exposition. Lee Miller s’adonnait à une nouvelle passion, la cuisine. Elle y appliquait son génie créatif, l’une de ses inventions était les spaghettis bleus.
Elle souffrait d’un stress post-traumatique sévère. A l’époque, la destruction sur le cerveau humain qu’engendre le mal n’était pas diagnostiquée.
Elle tentait de surmonter l’insurmontable. Elle n’évoquait ni la guerre ni son passé, elle trouvait indécent d’en tirer la moindre gloire et ne se remettait pas de la tragédie dont elle avait voulu, de toute son âme, témoigner.
Le vertige d’une révélation post-mortem
Peu de temps après la mort de sa mère, Antony Penrose fit une découverte qui le stupéfia : dans le grenier de la maison, il découvrit 60 000 négatifs, plus de 20 000 tirages et planches contact, des articles, des reportages signés Lee Miller. Ce sont d’abord ses écrits qui le saisissent.
« Je n’y croyais pas ! Comment Lee avait-elle pu écrire une chose pareille ? Elle n’en avait jamais parlé, elle avait tout entassé là et commencé une nouvelle vie ! »
Lee Miller est morte le 21 juillet 1977. Elle avait 70 ans; son fils, 30 ans. Leurs rapports étaient complexes. Dans les boîtes du grenier où, pour répondre à la demande de son épouse, Suzanna, Antony cherchait des photos de lui enfant, il exhumait une carrière insoupçonnée, une bravoure à toute épreuve, des secrets enfouis.
Parvenir à faire le lien entre la mère qu’il avait connu enfant et la femme qu’il découvrait alors, lui prit 48 années.

Antony Penrose œuvre désormais à la conservation et à la diffusion du travail de ses parents, Lee Miller et le peintre et poète Roland Penrose. Aux côtés de sa fille Ami, il est co-directeur des Lee Miller Archives et de la Penrose Collection à Farleys House & Gallery.
Il commente l’image célèbre de sa mère dans la baignoire d’Hitler :
« C’est une biographie en une seule photo, totalement mise en scène puisque c’était délibéré d’essuyer la crasse de ses bottes sur le tapis, l’équivalent d’écraser son talon dans le visage d’Hilter! Cette photo dit toute la résilience de Lee (avoir vécu suffisamment longtemps pour se retrouver là), toute sa détermination, et toute sa façon, en tant qu’artiste surréaliste, d’utiliser la métaphore pour raconter une histoire. »
Cette photo prise le 30 avril 1945 par David E. Scherman, correspondant du magazine américain Life, compagnon de route, amant et ami de Lee Miller sera publiée en petit dans le Vogue anglais. Celles des camps, en revanche, seront refusées par le journal; elles paraîtront plus tard dans l’édition américaine.
Believe it
Fin décembre 1942, Lee Miller ayant obtenu -non sans mal- de l’armée américaine une accréditation officielle de correspondante de guerre, se lance corps et âme dans un nouveau métier.

Seule photo-reporter le 13 aout 1944, à Saint Malo, elle se trouve au coeur des combats dans une ville qu’elle croyait pacifiée. Comme un vrai GI -dixit David E.Scherman -, elle couvrira ensuite la Libération de Paris avant de suivre l’armée américaine en Allemagne.
« Je ne serai pas la première femme journaliste à Paris (…) mais je serai la première femme photographe. »
-Lee Miller
Quelques jours après la libération des camps de Buchenwald et de Dachau (le 12 avril 1945) par les Américains, elle se rend sur place avec David E. Scherman. Ils sont parmi les premiers photographes. Elle, la seule femme, photographie et témoigne; ses images sont parmi les premières à révéler au grand public l’extermination de masse du régime nazi. « Je vous supplie de croire que tout ceci est vrai » écrit-elle à Audrey Withers, rédactrice en chef du Vogue britannique. Ses photographies sont réunies dans une salle dédiée munie d’un avertissement. Elles sont insoutenables.
Elle poursuivra ses reportages à travers l’Europe dévastée, photographiant les laissés-pour-compte, les Françaises tondues, les enfants…
Avant le conflit, Lee Miller avait mené une vie mondaine et lancée, aventureuse, une vie mouvementée entre New-York, Paris, New York à nouveau, L’Egypte (elle y suit son premier mari, Aziz Elou Bey, en 1934-1937), le sud de la France où elle est l’amie des artistes surréalistes et de Picasso et son installation à Londres, avec Roland Penrose, l’année même du déclenchement de la guerre.
«[Je suis] pour ainsi dire née dans une chambre noire et c’est là que j’ai grandi. »
Née le 23 avril 1907, Elizabeth Miller habitait à Poughkeepsie, une banlieue de New-York, avec ses parents et ses deux frères cadets. Son père était un ingénieur aisé pratiquant la photographie en amateur. Il initia sa fille au maniement de la chambre noire et au tirage. Pour ses dix ans, la jeune Elizabeth reçut un « Brownie », le fameux appareil portable lancé par Kodak. Pendant son enfance et son adolescence, Elisabeth posera pour son père, parfois nue, autre époque, autre mœurs…
Derrière son allure de jeune fille intrépide, effrontée, émancipée, elle cachait une profonde blessure que sa famille avait étouffée dans le silence : son enfance avait été fracassée à l’âge de 7 ans par un viol commis par un ami de ses parents.

Redéfinir la beauté féminine
Sa carrière de mannequin débuta à New York, en 1926, alors qu’elle étudiait la peinture à l’Art Students League. Un portrait de Lee sous un chapeau cloche, dessiné par George Lepape, fait la couverture du Vogue du 15 mars 1927; le magazine est présenté en vitrine à côté des photos de mode dont elle est le modèle.
À la fin des années 1920, Lee Miller invente en quelque sorte le métier de mannequin au moment charnière où la photographie prend peu à peu le pas sur l’illustration. Elle collabore avec les photographes de mode de Condé Nast dont le fameux Edward Steichen. Elle est son modèle de prédilection. Pour eux, elle symbolise un nouveau style, une féminité moderne avec ses cheveux courts, sa minceur, son allure libre et androgyne…. Elle se rebaptise Lee : un prénom court, percutant, unisexe…
Rapidement lassée d’être une image, elle décide de prendre des photos plutôt que d’en être une.
« Je préfère de loin prendre une photo que d’en être une »
En 1929, elle s’installe à Paris. Elle a 22 ans. Sur la recommandation d’Edward Steichen, elle devient l’assistante de Man Ray et de Hoyninguen-Huene (pour Vogue France).
Man Ray lui laisse souvent faire les prises de vues et les tirages de ses commandes pour se consacrer à la peinture, sa vocation initiale. Tout en continuant ses collaborations, Lee Miller ouvre son propre studio de photographique de portraits et de mode, en 1930, à 23 ans.
Pendant deux années, Man Ray et Lee Miller forment un couple mythique de l’avant-garde parisienne. Ils se photographient mutuellement, font œuvre commune. En un éclair, ils revivifient le médium en y mêlant art, hasard, éros. Les attributions sont parfois difficiles (le Man Ray Trust a d’ailleurs récemment recrédité certaines images à leurs deux noms).
« Je ne peux pas revendiquer quoique ce soit : nous étions presque la même personne qui travaillait »
-écrira-t-elle.
Man Ray n’aura pas cette élégance.
Un jour, par mégarde, Lee allume la lumière dans la chambre noire. Man Ray est furieux mais, dans le bain du révélateur, les valeurs des négatifs se trouvent partiellement inversées. Les voilà redécouvrant la « solarisation » (ou « effet Sabatier » connu dès 1840). Le procédé enchante les Surréalistes et les promoteurs de la nouvelle photographie publicitaire.
Lee Miller est une photographe reconnue et sa carrière est à son apogée. Elle participe à des expositions collectives à Paris, aux côtés de Brassai, Florence Henri, André Kertész, Germaine Krull, Man Ray… En 1932, Julien Levy lui organise sa seule et unique exposition personnelle à New-York. Elle y a créé son studio, après sa rupture avec Man Ray.
La mode et la guerre
En 1939, elle est avec Roland Penrose à Londres, elle refuse le rapatriement proposé par le gouvernement des États-Unis. Elle travaille pour le Vogue.
Ses photographies de mode sont faites avec les moyens du bord. Elles sont créatives, mêlant esprit, fantaisie, élégance. Passionnée de recherches et d’innovation, Lee sera une pionnière en expérimentant la photographie couleur; elle fera publier la première image de mode en couleur du Vogue britannique.
Lee Miller met en scène la mode dans la ville bombardée par le Blitz : le résultat est percutant de chic et de modernité. Comme autrefois à Paris, ses images frappent par leur cadrage, le détournement du sujet, leur pas de côté.
Sous le titre « Sombre gloire », une salle de l’exposition est consacrée à ses images du Londres dévasté. Sa vision teintée d’humour noir et de poétique de la ruine fait écho à son Paris surréel des années 1929-1932.
Durant sa vie qu’elle comparait à un puzzle disloqué, Lee Miller aura choisi l’Europe comme patrie artistique. Elle définissait son œuvre comme traversée par « une touche de ce vieil imaginaire surréaliste » (lettre à Marie-Laure de Noailles, amie des artistes et mécène). Elle était bien plus que cela, Lee Miller dépassa le cadre strict du surréalisme par son audace formelle, sa sincérité, l’acuité et l’humanité de son regard.

Lee Miller
Musée d’Art Moderne de Paris
du 10 avril au 2 août 2026
Commissariat : Hilary Floe, senior curator en art moderne et contemporain à la Tate Britain, assistée de Saskia Flower et Fanny Schulmann, conservatrice en chef au Musée d’Art Moderne de Paris, responsable des collections photographiques, assistée d’Adélaïde Lacotte et de Paul-Emile Pacheco
Biographies: Carolyn Burke, Lee Miller. A Life, Alfred A. Knopf, New York, 2005 paru chez Autrement en 2007Carolyn Burke, Lee Miller, Une vie sans filtre, Nouveau Monde éditions, 2025
Antony Penrose, Les vies de Lee Miller, éd. Arléa, 1994.
Farleys Farm est aujourd’hui un lieu que l’on peut visiter. Directrice générale de Farleys House & Gallery Ltd est aujourd’hui un lieu que l’on peut visiter.
L’exposition se tiendra à l’Art Institute of Chicago aura lieu du 29 août au 7 décembre 2026.




3 commentaires
vagabondageautourdesoi
J’y vais bientôt. Beaucoup d’admiration pour cette femme qui a sombré par les traumatismes qu’elle a vécu et qu’à l’époque on taisait. Je trouve émouvant l’énergie que met son fils à faire connaître tout son talent, lui qui a découvert dans des cartons tous ses clichés. L’histoire de cette femme m’émeut bcp !
Florence Briat-Soulié
Oui je suis bien d’accord, la destinée de Lee Miller est très émouvante et triste, et heureusement, son fils a finalement tout découvert
Sophia
Un grand merci pour ce bel article, toujours centré sur l’essentiel !
J’y vais bientôt et suis impatiente